Combat de nègre et de chiens

Bruxelles | Théâtre | Théâtre des Martyrs

Dates
Du 5 au 16 octobre 2016
Horaires
Tableau des horaires
Théâtre des Martyrs
place des Martyrs, 22 1000 Bruxelles
Contact
http://www.theatre-martyrs.be
billetterie@theatre-martyrs.be
+32 2 223 32 08

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Combat de nègre et de chiens

Un ouvrier noir a été tué sur le chantier. Son frère vient réclamer le corps, et personne ne peut ni ne veut le lui rendre. Voilà pour l’intrigue. Face à cette situation, dont les termes sont posés dès la deuxième réplique et à laquelle toute la pièce restera suspendue, la seule action sera la parole. Une guerre de position, un commerce répétitif et obsessionnel où seront entrepris, non sans humour, tous les efforts minables possibles, chantages, lâchetés, mensonges, distractions et petites amnésies, pour tenter de fuir un problème à la fois insoluble et incontournable.

"Combat de nègre et de chiens" est une grande pièce sur la peur, la dissimulation, le mensonge, le commerce que nous entretenons avec la culpabilité et la mauvaise conscience. Koltès disait : cette pièce ne parle pas de l’Afrique, car je ne suis pas un auteur africain. En effet, le sujet n’est pas tant l’Afrique qu’un microcosme européen fermé confronté à l’inconnu, au mystère, au sacré, dans ce continent des peurs qu’est pour nous l’Afrique. Nous savons ce que la richesse de notre continent doit au pillage des ressources de ceux qui se noient aujourd’hui dans le tombeau qu’est devenu la Méditerranée. Et plus notre sentiment de culpabilité est profond, plus le racisme est fort pour nous couper de ceux qui pourraient nous reprocher de vivre comme des chiens. Comme le ferait Shakespeare, Koltès transforme cette culpabilité en personnage, Alboury, cet autre noir qui porte le nom d’un roi, ce frère venu avec entêtement, opiniâtreté, demander une seule chose : le corps de celui qu’on a écrasé, dissimulé, fait disparaître dans un tuyau de merde pour continuer à vivre sans le voir, sans que sa dépouille n’inquiète notre mauvaise conscience. Cette demande mythologique prend aujourd’hui pour nous un sens immédiat. La présence énigmatique d’Alboury, par la résistance qu’elle oppose à l’explication rationnelle, agit comme un révélateur, au sens photographique. Elle démultiplie les contradictions de chacun, ouvre une brèche dans les fantasmes des derniers habitants de cette miniature de l’Europe et leur renvoie dans toute sa violence leur ignorance, et leur mépris.

(Thibaut WENGER, metteur en scène).

TEXTE : Bernard-Marie Koltès
JEU François Ebouele, Thierry Hellin, Fabien Magry, Berdine Nusselder
SCÉNOGRAPHIE Arnaud Verley
LUMIÈRES Matthieu Ferry
COSTUMES & ACCESSOIRES Claire Schirck
CRÉATION SONORE Geoffrey Sorgius
MISE EN SCÈNE Thibaut Wenger

Distribution

De Bernard-Marie Koltès, mise en scène Thibaut Wenger, avec François Ebouele, Thierry Hellin, Fabien Magry, Berdine Nusselder

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Vendredi 4 mai 2018, par Palmina Di Meo

Combat brumeux

Atmosphère lourde, inquiétante de bout en bout pour ce « Combat de nègres et de chiens ».
Un baraquement sous un pont en construction quelque part en Afrique de l’ouest. Une pénombre dans laquelle évoluent des personnages fantomatiques. Des éclairages faiblards, néons grésillants qui donnent au paysage des allures apocalyptiques.

Au milieu de ce brouillard, deux individus se côtoient « pour le meilleur et pour le pire », avers et revers d’une même soif de pouvoir et de domination, ils se gargarisent de pouvoir maîtriser cet environnement sauvage qui les dépasse. Horn, chef de chantier en âge de retraite, cherche à se persuader par des monologues grandiloquents qu’il possède encore des valeurs tout en sachant qu’il ne pourra sans doute pas quitter cette existence instable désormais inscrite dans ses gênes.
Horn et Cal, son ingénieur adjoint, se renvoient leur image réciproque générée par des cerveaux embués d’alcool, gueulant leur désespoir, muselant leur angoisse par la brutalité au son monocorde du crissement d’un ventilateur fatigué.

Et puis arrive, la femme, le dérivatif nécessaire à une fête qui n’aura pas lieu, oiseau exotique rutilant, débarquant de Pigalle pour se faire une place dans ce monde masculin sourd à toute forme de négociation ou de faiblesse. Car le contexte est tendu : un accident de travail, un corps d’ouvrier disparu, la révolte gronde mais on sait que le pouvoir et l’argent aura le dessus et comme le dit Horn, les discours ne sont même pas nécessaires, la corruption a déjà tout réglé : l’assassinat gratuit de l’ouvrier comme le silence des revendications. Alors que reste-t-il d’autre que la violence, encore elle, pour prouver qu’on a le dessus, qu’on maîtrise la menace et pour en fin de compte, éviter de faire face à soi-même.

Un quatuor d’acteurs exceptionnels formés par François Ebouele, Thierry Hellin, Fabien Magry, et une performance rafraîchissante de Berdine Nusselder, touchante et vulnérable dans le rôle de Léone, l’épouse par correspondance de Horn, sur qui la découverte de l’Afrique aura un effet révélateur et dévastateur.

Palmina Di Meo

Lundi 10 octobre 2016, par Catherine Sokolowski

Drame petit-bourgeois dans la forêt équatoriale

L’Afrique de l’Ouest. La forêt équatoriale. Un pont en construction. Le décor est planté : gigantesque, majestueux, sombre, angoissant. Quatre personnages se partagent les devants de la scène. Il y a Horn, chef de chantier, Cal, ingénieur nerveux, Léone, jeune femme séduisante tout juste arrivée de Paris et Alboury qui vient chercher le corps d’un ouvrier récemment décédé. Ils s’affrontent, se disputent, s’enlacent. Tension et désir sont au premier plan de ce huis clos violent de Bernard-Marie Koltès mis en scène par Thibaut Wenger. Métaphore d’une société en déliquescence, le spectacle est prenant et perturbant.

Horn est le prototype du chef de chantier européen exerçant en Afrique. Conciliant, prêt à fermer les yeux, il ne veut pas d’ennuis et va bientôt partir : l’entreprise française qui réalise le pont souhaite arrêter ses activités. Malheureusement, Cal est impliqué dans la disparition d’un ouvrier et Horn doit une fois de plus gérer les conséquences des débordements de cet ingénieur borderline. Pour Horn, il s’agit d’un accident. C’est “grave” mais cela arrive. Le problème est qu’il n’est plus possible de restituer le corps à Alboury qui ne partira que quand il aura récupéré la dépouille de son “frère”.

Concomitamment, Léone, future épouse de Horn débarque dans la forêt équatoriale. Attirée par la promesse d’un voyage en Afrique, la jeune femme d’origine alsacienne a accepté de suivre un quasi inconnu.

Fervent partisan de l’Afrique, Bernard-Marie Koltès ne ménage pas les Blancs. En 1978, l’auteur écrivait : “Je suis tant tenté de reconnaître la supériorité de la race noire sur la race blanche !”. Mais plus que la question raciale, ce sont les affres de la solitude qui sont au cœur du récit. “Combat de nègre et de chiens ne parle pas, en tous les cas, de l’Afrique et des Noirs - je ne suis pas un auteur africain -, elle ne raconte ni le néocolonialisme ni la question raciale. Elle n’émet certainement aucun avis. Elle parle surtout de trois êtres humains, isolés dans un certain lieu du monde qui leur est étranger.”

Les échanges se succèdent dans une tension qui va crescendo et dont l’épilogue annoncé est un feu d’artifice. D’autres thèmes sont mis en avant par l’auteur : les disparités hommes et femmes, la peur, le mensonge, l’argent ou le langage qui est au centre du récit. Alors que les mots s’amoncellent pour faire oublier la disparition du corps de l’ouvrier décédé, le seul vrai échange semble être celui dans lequel Léone parle allemand et Alboury répond en ouolof. Amoureuse de l’Africain, elle est persuadée qu’ils se comprennent.

Très inspirés, les acteurs sont à la hauteur. François Ebouele, fier, méprisant, personnifie le roi de Douiloff dont il porte le nom et qui naguère « s’opposa à la pénétration blanche ». Berdine Nusselder, incarne avec subtilité son personnage de “boniche” parisienne, sensuelle et désinvolte tour à tour généreuse et intéressée, lentement transformée par l’Afrique qui la subjugue. Thierry Hellin, alias Horn, convainc en chef défaillant d’un chantier à la dérive tandis que Fabien Magry (Cal), survolté, agressif et profondément tourmenté offre une performance physique. . Tout ce petit monde nous transporte dans une Afrique sombre et humide sous l’égide d’un Alboury aux allures de Jiminy Criquet. Un voyage envoûtant à la recherche d’une sérénité inaccessible.

combat de negre et de chiens

Théâtre des Martyrs


Place des Martyrs, 22
1000 Bruxelles