Vendredi 19 octobre 2018, par Laure Primerano

Je t’aime moi non plus

Sortie du Centre National des Arts du Cirque en 2008 avec une spécialisation en mât chinois et après plusieurs projets en groupe, Sandrine Juglair pose ses valises à Bruxelles pour nous présenter son premier spectacle en solo. Détendez vos poignets et échauffez vos mollets, ça va grimper !

Tout commence sur un malentendu, une langue qui fourche, un mot de travers. Premières minutes du premier solo de Sandrine Juglair et, déjà, la confusion s’installe.

Sur un plateau dépouillé, une lumière diffuse éclaire la circassienne et ses quelques accessoires : des chaises bien alignées, une tringle à vêtements remplie, un ventilateur. Au centre, un mât chinois, instrument de prédilection de notre acrobate, immense et pourtant tellement discret qu’il se fond presque dans le décor. Voici notre monde pour l’heure à venir.

Commence alors un jeu de séduction teinté d’angoisse entre une artiste mue par un besoin de reconnaissance et son public. Emportée par un désir de plaire toujours plus fort, et habitée d’élans tour à tour séducteurs, intimes, virils et protecteurs, Sandrine Juglair endosse différents rôles. Tous accrochent le regard et piquent la curiosité. Si elle arpente la scène d’une démarche souvent maladroite, qui n’est pas sans rappeler celle du clown, les membres emberlificotés dans de larges robes ou vêtue d’un simple boxer, l’artiste se fait virtuose une fois dans les airs, accrochée du bout des pieds et des doigts à son mat qui, au gré des évocations, revêt des symboliques diverses. Dans une recherche toujours plus intense de contact, elle brise régulièrement le quatrième mur et s’aventure dans le public. Sans jamais marquer de temps morts, Diktat nous emporte dans le tourbillon existentiel à la fois drôle et touchant d’une artiste en quête de validation comme motif de sa propre existence.

Au travers de ce désir compulsif de plaire, Diktat pose la question, avec beaucoup de recul et d’humour, de la construction identitaire de l’artiste. Comment se forge-t ’on une identité dans la lumière des projecteurs, particulièrement lorsque la source de cette lumière ne se trouve pas entre nos mains ? Par un effet de miroir, il nous renvoie également à notre propre condition et nous fait nous questionner sur la manière dont nous construisons notre identité au quotidien. Le spectacle ouvre la voie, sans avoir l’air d’y toucher, à de nombreux questionnements. Certains, tel que la question du genre, seront évoqués sans être approfondis et beaucoup puisent leurs racines dans le vécu personnel de l’artiste. Autant de portes ouvertes que l’artiste laisse volontairement béates, ne cherchant à y apporter aucune réponse concrète mais laissant le public tirer ses propres conclusions.

Furieusement drôle, Diktat dédramatise grâce aux codes du cirque la question de la construction de l’identité et son lien avec la pression sociale, une thématique qui nous touche tous, de près ou de loin. Sans jamais tourner au tragique, la performance ne se déparait jamais de son comique et de sa tendresse et nous laisse avec l’envie de poursuivre plus loin cette réflexion entamée sous l’impulsion d’une main bienveillante.