Vendredi 26 janvier 2018, par Dominique-Hélène Lemaire

Si Camille si...

Qui ne connaît pas le destin tragique de Camille Claudel, sœur de l’éminent poète chrétien et diplomate français Paul Claudel ? On se souvient au moins du film Camille Claudel de Bruno Nuytten dans lequel Isabelle Adjani incarnait Camille et Gérard Depardieu Rodin. Le film fut couronné cinq fois aux César du cinéma 1989 et nommé aux Oscars. Auguste Rodin, impressionné par le caractère innovant et la solidité de son travail, fait entrer la jeune Camille, comme praticienne à son atelier de la rue de l’Université en 1885 et c’est ainsi qu’elle collabora à l’exécution des « Portes de l’Enfer » et au monument des « Bourgeois de Calais ». Ayant quitté sa famille pour l’amour de Rodin, elle travaille plusieurs années à son service, négligeant sa propre création. Qui de l’élève ou du maître inspire ou copie l’autre ? L’amour ne distingue pas. Mais considérée par sa famille comme une dévergondée, elle est rejetée brutalement. Rodin ne peut se résoudre à quitter Rose Beuret, sa compagne dévouée… pour l’épouser. La rupture définitive est consommée en 1898. Camille s’installe alors 19 quai Bourbon et poursuit sa quête artistique dans la plus grande solitude, malgré l’appui de quelques critiques. Camille craint à tout moment que Rodin n’envoie des inconnus pour lui dérober ses œuvres. Elle vit dans une grande détresse physique et morale, ne se nourrissant plus et se méfiant de tous. Son père, son soutien de toujours, mourra le 3 mars 1913. Pourvue d’une mère, incapable d’amour vis-à-vis de sa fille elle sera internée le 10 mars à Ville-Evrard puis transférée, à cause de la guerre, à Villeneuve-lès-Avignon Elle y végétera et y mourra trente ans plus tard, le 19 octobre 1943, privée de tout contact avec sa famille et ses amis. Un destin que l’on peut comparer à celui de Zelda, la femme de Francis Scott Fitzgerald, l’auteur de « Gastby le magnifique » ,une autre femme subissant l’injuste condition de la femme à la fin du XIXe siècle et le plagiat artistique.

L’idée de débuter la pièce par l’internement psychiatrique et la fin de vie de Camille Claudel, permet de prendre de plein fouet l’injustice faite à cette femme qui eut le tort de se vouloir, libre, amoureuse et artiste et qui sombrera, privée de tout, lâchée par tous, dans la déchéance absolue. C’est l’idée de l’auteur, suivie d’ailleurs par la metteuse en scène, Nele Paxinou, qui a su ressusciter par la puissance de sa théâtralité le conflit des énergies, et donner aux personnages des contours absolument poignants nimbés dans la poésie et l’humanité propres aux œuvres de Camille ! On apprécie particulièrement la présence très vivante de deux danseurs, un homme une femme qui, tout au long de la représentation, soulignent les dialogues par de précieuses chorégraphies très bien pensées. Leurs visages restent immuablement neutres mais leurs corps semblent répéter en variations mobiles toutes les émotions des comédiens. Les deux figures de sable ou de glaise, dont la nudité semble surgir de la terre, dorée par les jeux de lumière sont là pour évoquer de façon fascinante les émouvantes sculptures de l’artiste et la force de ses créations. La musique est celle d’impressionnistes français, en hommage à Debussy. Il faut bien cela pour supporter la tension du texte de François Ost, qui déroule les épisodes de la vie antérieure de la jeune femme, avant son internement infamant et permet d’exploiter tout le potentiel du rêve artistique de la jeune femme ! Face à l’amant, sculpteur prométhéen, génie du feu, et le frère, poète mystique, génie aérien, elle incarne la fertilité et l’énergie de la terre . Tandis que le texte célèbre la liberté de la Chèvre de Monsieur Seguin, celle-ci est victime d’une mort pernicieuse programmée par le génie masculin.

Et le casting ?

Irréprochable ! Une rage, « Evidemment, je lui faisais de l’ombre. Mère de son enfant, je n’étais plus la gentille-jolie élève, je devenais Madame Rodin ! La maternité, c’est pour Rose ; les cours particuliers, c’est pour Camille ; chaque chose à sa place, un temps pour tout. Surtout ne pas troubler le confort du Maître ! Ah tu ne veux pas vivre avec moi, et bien ta fille tu ne la verras jamais ! Envolée, délivrée, Galatée ! » Un génie à l’œuvre « Regarde, la roche devient luisante, elle me sourit. Elle brille comme un miroir. Et elle rend un autre son, sous les coups de ciseau. Ah, Camille Claudel, SCULPTEUR ! » Enfin, la fureur de création, tout est magnifiquement emmené et campé par la pétulante comédienne Marie Avril, dont la voix, la diction et le timbre sont un délice pour l’oreille ! Paul Claudel/ Virgile Magniette, le frère apparaît sans caricature, décapé du lustre dont il se pare, car on ne voit plus que son âme grise. Parfait ! Et Rodin, …est d’une savante justesse théâtrale. Bernard Sens.
Dominique-Hélène Lemaire