Dimanche 18 mars 2012, par Joséphine

Voyage en Belgique orientale

A l’Atelier 210, on réveille les fantômes de l’histoire. Ils sont peu nombreux, les Belges qui se souviennent du passé tourmenté des Cantons de l’Est. Si les guerres mondiales ont jeté les peuples dans la bataille sanglante, elles ont également déchiré des pays entiers, rabattant violemment des communautés les unes contre les autres. Seul en scène et sous la direction de Michael Delaunoy, Serge Demoulin relève le défi d’emporter le spectateur dans son jardin familial, rythmé par les kermesses, l’alcool et la folie des hommes. Le résultat est convaincant, mais il y manque une certaine efficacité scénique pour conférer à cette pièce un caractère définitif.

Tout part d’une blague, un mot lancé comme cela, sans trop y réfléchir : « Boche ». A Bruxelles, ce mot peut faire sourire, mais nos compatriotes des Cantons de l’Est ont une mémoire que les gens de la capitale n’ont peut-être pas. Derrière cette ignorance, il y a le destin confus d’un peuple annexé de force au troisième Reich, d’une guerre à laquelle on doit prendre part, mais de quel coté ? Pour quel Pays se bat-on et contre quel ennemi ? Où sont les frères ? Ceux de la terre ou ceux de la langue ? Tout cela constitue la matière de ce Carnaval de Ombres, écrit et interprété intégralement par Serge Demoulin. Pour tous ceux qui méconnaissent les événements qui ont bouleversé la communauté orientale de notre nation belge, ce spectacle vaut le déplacement. A travers son histoire, celle de sa famille et de sa région, l’acteur est là pour transmettre ce qui ne doit pas être oublié.

Il est regrettable que la proposition ne soit pas portée par une réalisation scénique aussi remarquable que son contenu. Précisons immédiatement : le jeu est solide, la personnalité vraiment sympathique. Du reste, cela manque quelque peu de rythme et de consistance. La narration apparait inégale, oscillant toujours entre faits historiques et anecdotes. Si la première heure emporte subtilement le spectateur à travers l’espace et le temps, la seconde, résolument « festive », accuse quelques longueurs et effets inutiles, si bien qu’elle ne parvient jamais à retenir l’attention. Hésitant toujours entre registre comique ou tragique, la mise en scène n’affirme pas réellement son point de vue, laissant le public face à l’univers d’un homme, ce monde complexe dans lequel il est parfois difficile de (re)plonger.

Disons-le : Ce Carnaval des Ombres n’est certainement pas sans intérêt. La pièce possède de sérieuses qualités, mais elle ne peut se départir d’une certaine confusion. La faute en revient peut-être au verre de Cassis servi au milieu de la pièce. L’idée est certes généreuse, mais elle contient le danger de briser l’ambiance fragile qui s’est construite. Malgré ses défauts, il serait injuste de déconseiller la proposition de Serge Demoulin, tant elle est honnête et pleine de sincérité. C’est d’autant plus dommage que la forme, parfois trop légère, ne supporte pas solidement une histoire qui demeure, en partie, la nôtre.

Charles-Henry Boland