Mardi 17 janvier 2023, par Jean Campion

Violence and Son

Père et fils piégés par la violence

Dans "Iphigénie à Splott", que le Théâtre de Poche reprend en avril 2023, Gary Owen raconte le chemin de croix d’une laissée-pour-compte, qui en se sacrifiant retrouve sa dignité. Sans misérabilisme. C’est avec le même humour grinçant et la même empathie que dans "Violence and son", il décrit les tensions entre des adultes brutaux et des jeunes vulnérables. Parfois drôle, cette comédie soulève de nombreuses questions sur la violence intra-familiale, la transmission des valeurs, l’hérédité, l’alcoolisme, la notion de consentement.

La mort de sa mère a obligé Liam à déménager dans un trou perdu du Pays de Galles, pour vivre chez un inconnu : Rick, son père biologique. Ce soir, le jeune homme a invité Jen à revoir quelques épisodes de "Doctor Who", une série de science-fiction désuète , dont tous les deux sont fans. Il aimerait bien partager avec elle d’autres plaisirs, mais les filles l’intimident. Jen apprécie sa compagnie : "Je peux vraiment te parler. Les garçons ici, en gros, ils grognent." Pourtant elle hésite à casser avec Jordan, un rugbyman très prometteur. En débarquant dans leur salon, Rick et Suze, sa compagne, affichent sans complexe leur vulgarité. Cependant ils accueillent chaleureusement l’amie de Liam, en l’invitant à partager leurs frites. Jen préfère rentrer chez elle.

La pluie l’en empêchera. Sa présence réveille le machisme conquérant de Rick. Soulagé que son fils ne soit pas une tapette, il veut lui faire profiter de son expérience de tombeur. Durant ces tête-à-tête, les deux hommes règlent leurs comptes. Liam reproche à son géniteur d’avoir abandonné lâchement sa mère. Obligé de vivre avec cet alcoolique, il se sent désespérément seul. Rick tente de se justifier, mais très vite cède à la brutalité, dont il aime se vanter. Pourtant il promet de renoncer à ses cannettes et Liam ne boude pas ses conseils.

La mise en scène adroite de Jean-Michel Van Den Eeyden maîtrise la tension dramatique et pousse chaque comédien à révéler progressivement la complexité de son personnage. On sent d’emblée que Rick se prend pour un mâle dominant, fier d’avoir cassé la gueule à un rival. Jean-Luc Couchard joue les matamores, mais sous l’outrance percent les fêlures. Cet homme belliqueux, imbu de lui-même a des regrets : "Je bois depuis que j’ai quatorze ans." Magali Pinglaut fait bien sentir que, sous une apparence provocante, Suze recherche la sérénité. Elle encourage Liam à tenter sa chance, mais sans lui forcer la main. Contrairement à Rick, dont la violence menace leur vie commune. Adrien De Biasi incarne un Liam déboussolé par la disparition de sa mère. Sans argent, il est condamné à subir une cohabitation toxique, qui perturbe ses relations sentimentales. Léone François est une Jen tiraillée entre l’enfant et l’adulte. Comme Liam, elle balbutie sa vie. Mais c’est une jeune fille plus lucide. Elle ne se sent pas à l’aise dans ce milieu paumé et lorsque’elle découvre la blessure de Liam, elle l’incite à rompre avec la violence

Le décor utilisé par la scénographe Sofia Dilinos est astucieux. Des panneaux pivotants, incrustés de portes, suggèrent différentes pièces. En se rapprochant, ils rétrécissent le salon et rendent l’atmosphère de ce huis clos plus étouffante. "Violence and son" nous sensibilise à différents problèmes de relations humaines, en évitant tout didactisme. Gary Owen construit des personnages qui nous touchent, parce qu’il leur permet d’avoir à la fois tort et raison. Subtile, mordante, parfois cocasse, sa comédie, jouée par quatre comédiens talentueux, mérite l’adhésion enthousiaste du public.

Jean Campion

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