Mardi 22 décembre 2009

Une école en terre d’accueil

un film de Roger Beeckmans : le regard humaniste d’un cinéaste engagé

Entrer dans un film de Roger Beeckmans représente toujours un apprentissage humaniste, une leçon de tolérance (c’était d’ailleurs le titre d’un précédent film du cinéaste) et un enrichissement de l’intelligence et du coeur. Ce film-ci ne fait pas exception à la règle.

Entrer dans un film de Roger Beeckmans représente toujours un apprentissage humaniste, une leçon de tolérance (c’était d’ailleurs le titre d’un précédent film du cinéaste) et un enrichissement de l’intelligence et du coeur.

Ce film-ci ne fait pas exception à la règle.

Le générique s’ouvre sur des images de la mer du Nord. Du moins est-ce celle-là que je vois, spectateur belge.

Mais l’image est aussi métaphore. Celle du recommencement indispensable exigé par chaque nouveau venu dans l’école que filme Roger Beeckmans. Celle de l’acharnement aussi malgré les tempêtes et les aléas. Celle enfin, s’il s’agit de la mer du Nord, des exils interrompus vers l’Angleterre. Nous avons tous présents à l’esprit ces témoignages provenant de Sangatte, de la "Jungle" nettoyée par les forces de l’ordre, du Centre d’Accueil fermé trois ans plus tôt sur ce même lambeau de sable d’où on voit les falaises de craie du Royaume Uni. S’il ne s’agit pas de la mer du Nord, surgiront les images anciennes des Boat People du Vietnam, des paysans Albanais sur des coquilles de noix chavirant au large des côtes d’Italie, des jeunes Marocains naufragés à l’approche de Gibraltar...

Roger Beeckmans n’a peut-être pas songé à ces images-là que j’invente et qui m’envahissaient lorsque j’assistai à la projection dans une des salles de l’école où il avait planté sa caméra pendant un an. La formulation est inappropriée s’agissant de Beeckmans : il ne "plante" pas sa caméra, il l’offre comme on donne la parole.

Dans ce film, il s’est mis aux aguets de ce que l’école peut offrir à ces jeunes gens venus de cultures et d’horizons que l’on dit "étrangers". Il écoute, il suscite, il encourage les témoignages de ces jeunes gens dont l’école est devenue le premier instrument d’intégration dans un environnement dont certains ignoraient la langue lorsqu’ils y sont arrivés.

La plupart sont des enfants de la seconde génération, ceux nés des immigrés venus en Europe dans les années soixante, années de prospérité, de progrès, de développement industriel et économique. (On se souviendra de ce qu’écrivait Tahar ben Jelloun par exemple pour évoquer la condition de cette immigration-là. Aujourd’hui, dans son dernier roman, "Au pays" (écoutez l’interview qu’il nous avait accordé à l’époque de la sortie du livre) il nous dit, par la fiction romanesque, ce qu’ils sont devenus, ces ouvriers livrés à la retraite et souvent au déracinement irrémédiable ici et là-bas.)

Dans le film de Beeckmans, on écoute ces jeunes femmes et ces jeunes hommes démêler les attaches dont ils sont faits, chercher une voie médiane qui réconcilierait les forces contraires, celles de leur origine, celle de leur présent : la tradition familiale, la culture du pays d’origine, le regard sur la position de la femme si éloignée ici de ce qu’elle est souvent là-bas.

On les écoute et on s’aperçoit que c’est la première fois que cela nous arrive. Et c’est cela sans doute la fonction essentielle du cinéma comme le pratique Roger Beeckmans, il nous donne à voir, à entendre, mais surtout à penser. Il nous invite sans nous y forcer à repenser notre appréhension de l’autre, à modifier le regard que nous portons sur lui, à prendre en compte son histoire et sa personnalité.

Mais Beeckmans n’est pas candide. Il n’escamote pas la complexité des choses. C’est sans doute cela qui rend son film particulièrement pertinent et opportun dans notre époque où l’on préfère l’amalgame à la diversité, et désigner le bouc émissaire plutôt que d’identifier le faisceau des responsabilités.

En nous invitant à emprunter ce chemin-là qui mêle le coeur, le regard et l’écoute, Roger Beeckmans fait oeuvre de citoyen du monde autant que de cinéaste. Et il excelle dans chacune des ces vocations.

Edmond Morrel

Le 4 janvier 22h la UNE RTBF diffuse « Une école en terre d’accueil »

Le film est disponible en location pour les enseignants à la Cinémathèque de la communauté française de Belgique

Contact

Bernadette Gillis 02 413 37 54

Bernadette.gillis@cfwb.be

Le film est également disponible à Wallonie Image Production (WIP)

Contact :

info@wip.be

téléphone : 04/340 10 40

Une édition DVD est en préparation

Contact : Image Création.com

imagemartine@skynet.be

02 218 28 16

En guise de post-scriptum :

le hasard et le zèle de la poste, ces synchronicités inattendues, font que je reçois au moment d’écrire cette chronique, une livraison de la revue de l’Association Charles Plisnier datée de septembre 2009. Y figure une présentation d’une des derniers livres de Assia Djebar. Cette écrivain(e) Algérienne est membre de l’Académie Royale de Langue et de Littérature françaises en Belgique et, depuis peu, a été élue sous la Coupole, l’Académie Française. La revue évoque le livre "Ces voix qui m’assiègent" (Albin Michel), un livre capital dans la bibliographie impressionnante de celle que son compatriote Tahar Djaout dit qu’elle était "la plus importante femme écrivain du Maghreb".

Sur le sentiment de l’exil, Assia Djebar a cette formule qui entre si bien en résonance avec le film de Beeckmans : "Maghrébins de France, de Belgique, de Hollande, Pakistanais d’Angleterre, Turcs d’Allemagne vivent leur métissage mouvant comme un mariage forcé : ils perdent au jour le jour, eux mais davantage leurs enfants, un peu plus de leur langue d’origine, maille après maille, silence après silence, et ils s’"expriment" - c’est à dire ils écrivent, ils parlent, ils tentent de dialoguer- dans la langue de l’hospitalité contrainte et fluctuante."

Sur le site du producteur du film :

"Ce film rassemble des discussions en classe et des témoignages d’adolescents issus de l’émigration. Ils se sont exprimés en toute liberté. Certains d’entre eux sont nés en Belgique. Se sentent-ils Belges pour autant ? La question reste souvent sans réponse, même s’ils affirment sans hésiter qu’ils aiment vivre en Belgique, qu’ils espèrent y trouver du travail et fonder une famille.
Fonder une famille ramène à la culture et à la religion.
J’ai découvert, sans véritable surprise d’ailleurs, que les mots LAICITE,MIXITE,EGALITE n’ont pas le même sens au fronton des écoles et sous les minarets des mosquées.
Des garçons m’ont dit qu’ils n’épouseraient jamais une fille d’ici, trop libérée à leurs yeux, et qu’ils iraient chercher leur femme au village. Des jeunes filles ont répondu qu’aujourd’hui les filles dans les villages ont évolué, qu’elles ne sont plus prêtes à « fermer leur bouche ». Deux filles ont accepté d’être filmées à condition de pouvoir garder leur voile. Elles ont choisi de le porter par soumission à Dieu et non aux hommes. Elles estiment ne pas avoir à recevoir de leçons des garçons.
A propos de mixité et d’égalité entre filles et garçons, le chemin est encore long à parcourir. Il suffit d’entendre les avis des garçons et d’observer comment filles et garçons occupent l’espace dans une classe. Comme à la messe autrefois, à la synagogue et à la mosquée aujourd’hui, les filles se regroupent d’un côté, les garçons de l’autre. Afin que les garçons ne soient troublés par la présence des filles. Personne ne semble préoccupé par le trouble des filles lorsqu’elles s’assoient à côté des garçons.
Les élèves d’ »une leçon de tolérance » ont grandi. Ils ont quitté le monde de l’enfance et atteint cet âge que les adultes qualifient d’ingrat. Ils se posent les questions que se posent tous les adolescents, aussi ceux issus de l’émigration :
Est-ce plus difficile pour Mohammed que pour Pierre, Paul ou Jacques de mener à bien des études et de trouver du travail ?
Comment choisir entre le Coran et la Raison ?
Quel sens donner aux mots citoyenneté, identité ?
Brecht a dit : « quand le rideau se ferme, les questions restent ouvertes ».
Il en est ainsi dans ce documentaire. " Roger Beeckmans