Vendredi 13 décembre 2013, par Dominique-Hélène Lemaire

Une Femme-Maîtresse

Voici un Sacha Guitry tout ébaudi par son rêve d’amour*. En plein milieu de la terrible guerre, il nous livre quelques bouffées d’insouciance dites par un chaleureux Don Juan amoureux de son rêve et fort attendrissant. On est prêt à le croire ! « Faisons un rêve » fut créé au théâtre des Bouffes-Parisiens en 1916. Sacha dans le rôle de l’amant, bien sûr, Charlotte Lysès, sa première femme dans le rôle de la femme et Raimu dans celui du mari. La plus jouée de ses pièces sera reprise plus tard par un trio d’envergure : Robert Lamoureux, Danielle Darieux et Louis de Funès en 1957. Elle n’a cessé de passionner le public depuis, c’est une pièce qui ne vieillit pas.

Comédie Claude Volter, décembre 2013.
La scénographie de Noémie Breeus fait revivre un splendide décor des années 20 avec Sydney Bechet en trame musicale. La beauté et le luxe font plaisir à l’œil. Un divan art-déco porteur de livres se transforme au deuxième acte en couche extra-maritale, bouquet de lys virginaux dans la croisée. Des objets précieux, un meuble Boule, une vitrine d’objets en argent et des jeux de lumière tamisés qui rendent les femmes si belles. Le tout rappelle le raffinement exquis d’un appartement bourgeois à deux pas du Boulevard Haussmann ! Un écrin pour que se développent la séduction de l’amant et l’éblouissement progressif de la femme... Deux rôles qui vont comme un gant au comédien Michel de Warzee et à la fine et spirituelle Stéphanie Moriau.

L’intrigue est simple : la femme mariée se réveille affolée chez son amant et le mari arrive lui aussi ayant découché et sollicite un alibi...auprès de l’amant ! Les répliques sont délicieuses. Le long monologue du Don Juan du deuxième acte est une véritable page d’anthologie à propos de l’attente et de l’impatience. C’est tonique et plein d’humanité tout en faisant fuser les rires. Les interventions du majordome (Sergio Zanforlin), les aléas des pneumatiques, ceux du téléphone relié à une standardiste, le taxi dans lequel roule un russe émigré, tout contribue à peindre une époque victime de ses inventions et toujours à la recherche d’elle-même, tout comme la nôtre.

Le spectacle vous embarque dans du léger, dans le charme désuet de la bourgeoisie... revisité avec grand talent théâtral. Le mari, un méridional naïf et mauvais menteur incarné par Bruno Georis est très bien campé. Les timbres de voix sont bien posés, le ton est naturel, les postures et la gestuelle sont étudiées dans les moindres détails (tout comme le décor), les regards se noient dans le pétillement de l’amour et celui des mots. Le plaisir du spectateur se mesure à l’aulne du rêve... Le jeu trempe ses racines dans la rêverie duelle : une fantaisie où langue et théâtre se donnent la main pour mieux dire les variations de l’amour et comment le dire.

*Si tu veux, faisons un rêve :
Montons sur deux palefrois ;
Tu m’emmènes, je t’enlève.
L’oiseau chante dans les bois.
Je suis ton maître et ta proie ;
Partons, c’est la fin du jour ;
Mon cheval sera la joie,
Ton cheval sera l’amour.
Nous ferons toucher leurs têtes ;
Les voyages sont aisés ;
Nous donnerons à ces bêtes
Une avoine de baisers.
Tu seras dame, et moi comte ;
Viens, mon cœur s’épanouit ;
Viens, nous conterons ce conte
Aux étoiles de la nuit.
(Victor Hugo)

Dominique-Hélène Lemaire dhlemaire@yahoo.com