Samedi 20 février 2010, par Jean Campion

Une Bombe à retardement

C’est en écrivant de nombreuses pièces radiophoniques qu’Eric Assous a appris son métier : "Vingt-cinq minutes pour faire vivre une histoire, c’est très court. Il n’y a pas de place pour l’inutile." Ajoutez à cela que pendant les répétitions, il n’hésite pas à réécrire certains passages et vous comprendrez pourquoi "Les Belles-soeurs", son plus gros succès, brille par son efficacité. C’est une comédie bien construite, incisive, grinçante, qui décortique parfois lucidement les relations familiales.

Sur un coup de foudre, Nicole et Francky ont acheté une maison à la campagne. Et pour pendre la crémaillère en famille, ils ont invité les deux frères de Francky, David et Yvan, ainsi que leurs épouses Christelle et Mathilde. Cette dernière aborde les retrouvailles avec des pîeds de plomb. La soirée patine. Nicole rassure les affamés : on attaquera le canard, dès l’arrivée de... Talia. Cette invitation imprévue provoque l’agacement et les protestations des trois frères. Et leur gêne met la puce à l’oreille de Mathilde et de Christelle. Yvan, qui est l’avocat de Talia, David son dentiste et Francky son patron tentent d’éluder les questions. Mais sans dissiper les soupçons. Ceux-ci redoublent en présence de la bombe sexuelle, venue jeter le trouble. Le morne repas de famille tourne au grand déballage.

Les hommes s’enfoncent dans les sables mouvants de leurs mensonges et de leur lâcheté, alors que les femmes traquent les secrets avec détermination. Les répliques font mouche, car les réactions de chaque belle-soeur, nettement typée, sont conformes à notre attente. On guette les réparties fielleuses de l’intello acariâtre, les questions insidieuses, les moues méprisantes de la femme d’affaires et les commentaires naïfs de la bonne pâte. Même s’ils sont prévisibles, ces dialogues percutants, franchement drôles, évitent tout temps mort.

Cependant, horloger du rire, Eric Assous ne se contente pas de jouer avec les stéréotypes. Talia, qui déclenche la tempête, a un comportement ambigu. Exploite-t-elle la réunion des trois frères pour s’amuser, comme un chien dans un jeu de quilles ou vient-elle régler des comptes ? Est-elle avant tout une manipulatrice ou une victime ? Quand écoeurées par la veulerie de leurs maris, les belles-soeurs vident leur sac, la comédie prend un goût amer. On découvre des femmes aigries, qui révèlent avec lucidité leurs frustrations et leur incompatibilité. Aucun atome crochu entre ces pièces rapportées, condamnées à faire de la figuration au côté du trio fraternel.

Consciente que le brio n’était pas la seule arme de cette pièce, Martine Willequet s’est efforcée de privilégier, dans sa mise en scène, la véracité des personnages. Bien qu’ils s’inspirent de clichés, ce ne sont pas des caricatures. Par leur jeu maîtrisé, les comédiens dévoilent progressivement leurs failles : ces exemples de réussite sociale ont plus ou moins raté leur vie conjugale. Dommage que l’action démarre trop lentement et que le personnage de Bernard Cogniaux (Francky) manque de prestance. On a de la peine à l’imaginer dirigeant une P.M.E. Et ses airs de chien battu le rendent encore moins crédible. Ces bémols ne gâchent pas le plaisir du spectateur : "Les Belles-soeurs" est une comédie réussie, dont certaines scènes ont "un air de famille" avec les pièces d’Agnès Jaoui et de Jean-Pierre Bacri.