Lundi 27 novembre 2017, par Dominique-Hélène Lemaire

Un monde qui penche !

C’est … Spectaculaire ! Le jeune Georges Lini et son comparse Stéphane Fenocchi avaient bien juré de se faire un jour un Feydeau, mais sorti des ornières des calèches du temps passé. Ni crinolines, ni chapeaux, ni salons précieux et leurs antichambres. Voici une version vraiment funambule de ce vaudeville où le théâtre de corps balaye tous les accessoires, les ornements, les portes qui claquent et les lambris dorés. Le rideau se lève sur un toit en légère pente ? Le pont d’un navire ? La tombe grise et nue de l’écrivain ravi de voir ses personnages sortir de l’ombre ? Un observatoire noyé par les vanités ? Une société contemporaine exsangue désarticulée par l’urgence de l’action ?

C’est … Impressionnant ! Avec son architecture invraisemblable de jeu de dupes et la mise en place de triples quiproquos, c’est comme qui dirait, une analyse entomologique d’une crise qui s’enclenche dans une inexorable mécanique comme les pratique le maître de l’absurde, du paradoxe, du comique et des situations hallucinantes... Dynamique infernale d’autodestruction ? Pour ce faire, les comédiens-acrobates chaussés de semelles antidérapantes jouent haut et sans filets, carrément perchés sur les toits. Ils jaillissent comme de diables de leurs lucarnes aussitôt refermées avec fracas, l’air est-il si irrespirable ? Sont-ils des survivants ? Ils s’accrochent comme ils peuvent dans leur monde en dérive, surnagent grâce au texte qui résiste, sans le moindre silence ! Les trappes s’ouvrent et se ferment comme autant de pièges, la pente devient de plus en plus vertigineuse. On redoute la chute ? C’est … Surprenant. C’est … Affolant. C’est … Angoissant ! Personne n’ose prononcer le mot qui vient pourtant aux lèvres de tous : ... Fou ?

Cette aventure de cordée impossible est servie par une distribution parfaite. A commencer par Marie-Paule Kumps en belle-mère diabolique et sa fille Yvonne délaissée par son jeune mari médecin, une très élégante Isabelle Defossé. France Bastoen campe Suzanne Aubin, entendez - Suzanne au bain - une voluptueuse maîtresse de Moulineaux, un Stéphane Fenocchi omniprésent. Etienne, le maître des entrées et des sorties, c’est le sympathique Michel Gautier. Anatole Aubin l’autre mari-volage, c’est le vertigineux Eric De Staercke, le champion des glissades et entrechats sur les toits. Quelle divine souplesse ! Restent l’agent immobilier, un rôle taillé sur mesures pour Thierry Janssen et une inénarrable gamine plus que délurée, cuvée 2000 : Louise Jacob. Tous, plus pressés les uns que les autres, ils taillent le verbe et l’action sans le moindre répit dans un crescendo rythmique renversant. Le spectateur se sent aspiré par le vertige final. La dépense physique et émotionnelle de comédiens, hommes et femmes est totale. Quel modèle d’investissement et de don de soi ! Le public qui a ri aux éclats a été profondément remué au passage, par cette comète d’ironie infernale si bien orchestrée et qui fuse de toutes parts.
C’est … hallucinant.
Déjà vigoureusement applaudi, dans une forme différente et tout aussi explosive au théâtre des Martyrs en 2013, c’est un vaudeville à revoir, on vous le jure !

Dominique-Hélène Lemaire