Jeudi 26 janvier 2012, par Jean Campion

Un Deuil stimulant

"L’important n’est pas d’arriver, ni même de partir, c’est le voyage, c’est de s’offrir une petite cigarette bien méritée, c’est de mordre la vie à belles dents." Par cette phrase, le metteur en scène Patrice Kerbrat souligne la vitalité des "deux petites dames", qui se lancent allègrement dans un pèlerinage funèbre. Un road-movie tonique, qui évoque la fusion entre deux sœurs, le deuil et le vieillissement, avec humour et émotion.

Obligées de se relayer au chevet de leur mère, âgée de 97 ans, Annette et Bernadette se sont accordé une détente, au théâtre de l’Atelier. Funeste soirée ! La pièce de Pinter est assommante et leur maman profite de leur absence pour mourir. Puisqu’elle ne souhaitait pas devenir le "paradis des hannetons", on l’incinère. Dans un jeu qui vise à attribuer une broche retrouvée dans les cendres, les deux sœurs s’amusent à citer en vrac tous les hommes de sa vie. Au terme de ce générique fantaisiste, elles réalisent que le seul qui ait compté est leur père, enterré, il y a vingt-cinq ans, dans un petit cimetière d’Amiens. Leur mission est évidente : retrouver sa tombe pour réunir le couple.

Commencée sagement en train, cette remontée vers le nord leur permet de vivre des situations rocambolesques. Avec un culot monstre et des rires de gamines, elles s’emparent d’un autocar et se retrouvent dans un commissariat. En garde à vue ! Cette folle équipée est aussi un retour vers le passé. Même si elle se protège de la mélancolie par l’humour noir, Bernadette se sent coupable : elle n’a pas emmené sa mère à Venise. Promesse non tenue. A travers les réflexions de ces quinquagénaires, se dessine en filigrane la vie étouffée qu’elles ont menée à la boutique. Complices, solidaires, elles se chamaillent et se rassurent. Dans une crise de jalousie, l’une reproche à l’autre de s’être emparé du père, comme une araignée de sa proie. En revanche, au dancing, Bernadette encourage sa sœur à saisir sa chance.

Certains tableaux, comme la scène d’exposition, l’une ou l’autre visite de cimetière gagneraient à être resserrés. Et l’humour macabre est parfois fort insistant. Cependant ces bémols n’empêchent pas d’apprécier l’écriture elliptique, rythmée, musicale de Pierre Notte, qui enjolive sa pièce par quelques chansons douces-amères :
"La Mémoire est un meuble à tiroirs,
Où l’on se promène, où l’on s’égare..."

Grâce à un coffre caméléon, les comédiennes enchaînent souplement les séquences et mènent le spectacle tambour battant. Sous son sage bonnet gris, Annette est une impulsive qui fonce dans des situations qu’elle ne contrôle pas. Cécile Van Snick exprime remarquablement ce mélange d’énergie et de faiblesse. Par son pragmatisme, son anxiété, Bernadette, incarnée avec jovialité par Marie-Line Lefebvre, la ramène sur terre. Dirigé avec doigté par Patrice Kerbrat, ce duo impertinent et tendre nous entraîne dans le sillage d’une liberté nouvelle. Pour notre plus grand plaisir.