Mardi 8 novembre 2016, par Isabelle Plumhans

Sols si beaux

Autre vie. Le Conservatoire. Un projet Karl Valentin. Anne-Marie Loop, qui menait notre atelier, nous faisait consciencieusement nettoyer le sol avant chaque répétition.Le plateau, plutôt, comme on dit dans le jargon. Une façon de nous apprendre que le sol est, aussi, partenaire du comédien. Il est socle d’où naît le geste, il est lieu où prendre appui pour un travail optimal de la voix, aussi. Lien à la terre et l’essentiel, cadre de corps et de souffle.

Le sol, du coup, le comédien l’apprivoise, lors de sa formation. Il y glisse, apprend à le sentir.

Mais le sol pentu du théâtre à l’italienne est aussi, parfois, frein pour ce même comédien –pire, pour le danseur- qui doit alors le remonter.

Et si ce sol est nu depuis toujours ou presque, chez Peter Brook, pour qui l’espace vide est évidence théâtrale, il n’en est pas de même partout. C’est le sol sur lequel on pose un tapis, qui évoquera la chaleur d’un intérieur. C’est le sol de terre du Sacre du Printemps de Pina Bausch, qui dit la nature. Terre qui petit à petit salira les robes des danseuses, virginalement blanches au début du spectacle. Sol qui participe donc activement à la symbolique de la dramaturgie, aussi, concrètement.

La couleur, aussi, de ce sol, à de l’importance. Gris terne et dépressif, comme écho des personnalités brisées du Tristesses d’Anne-Cécile Vandalem. Noir quasi laqué du Vania de Christophe Sermet, qui dit tout de la modernité tchéckovienne de sa brillante adaptation.

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"Tristesses" et son sol dépressif
©PhileDeprez

C’est un sol qui peut changer, se charger, symboliser une évolution.

C’est le sol sur lequel un éclairage changeant décrit une histoire. Comme le sol éclairé en halots comme autant de lieux différents, dans les scènes successives d’En attendant la délivrance, de Laurent Plumhans.

C’est le sol qui progressivement se jonche de cartons, au fur et à mesure que le couple de la Tragédie Florentine, dans une mise en scène d’Andreas Homoki, se déchire. Le sol, qui était au départ totalement nu, devient alors signe du délitement intérieur du couple. Un délitement présent déjà, mais caché, tu.

C’est encore le sol recouvert d’eau dans la mise en scène de Fin de Partie, en 1984, au théâtre Varia, mis en scène par un Marce Delval inspiré. Un théâtre littéralement sous eau, image qui renforçait l’impression de toute la pièce, comme le soulignait Jacques de Decker dans un article à l’époque, de l’ « usure irréversible de l’être », thème pour le moins cher à Beckett. Le sol dans cette version est au service du thème, mais contrainte de taille pour les comédiens… qui portaient des combinaisons de plongée sous leur costume !

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Le sol aquatique de "Fin de Partie"
©Sceno.eu

Enfin, le sol d’un théâtre est sacré. Il est signe et acteur. Il appartient au comédien, qui joue avec, se l’approprie. Ainsi, quand, dans Le Réserviste d’Antoine Laubin, le public est amené à y monter, le sol prend une toute autre dimension pour ce dernier. Il devient sens qu’il est, ce spectateur, acteur, lui aussi, de ce qui va se dérouler sous ses yeux.

Mais si le sol de théâtre est multiple, il reste pourtant discret, jouant son rôle à bas bruit. Il est rare qu’on porte attention aux sols de théâtre ou de danse. Pourtant, ils sont porteur d’histoires et d’Histoire. Alors, la prochaine fois que vous entrerez dans une salle de spectacle, jetez-lui un œil, il l’a bien mérité !

Notre sélection des sols à admirer dans les jours à venir

Un sol dansé
Giovanni’s Club, de la compagnie As Palavras sur une chorégraphie de Claudio Bernardo, Théâtre Varia, du 15 au 26/11, www.varia.be

Un sol d’ailleurs
Wilderness, de Vincent Hennebicq et Arieh Worthalter, Théâtre National, du 16 au 27/11, www.theatrenational.be

Un sol de désir
Il ne dansera qu’avec elle, d’Antoine Laubin (écriture collective), Théâtre de Liège, du 15 au 19/11, www.theatredeliege.be

Un sol avec des plats à salade (et de la musique)
Daisy Tambour, d’Olivier Thomas et du Thomassenko trio, au Rideau, du 22/11 au 10/12, www.rideaudebruxelles.be

Un sol de conférence
Un faible degré d’originalité, d’Antoine Defoort, du 22 au 26/11, Théâtre des Tanneurs, www.lestanneurs.be

Un sol radiophonique
Cherchez l’amour, de Myriam Leroy, mes Nathalie Uffner, prolongations jusqu’au 04/12, Théâtre de la Toison d’or, www.ttotheatre.com