Vendredi 27 octobre 2017, par Dominique-Hélène Lemaire

Se voir en vrai

Intérieur bourgeois et sans éclat. Un fauteuil presque Voltaire, une petite table de chevet ronde qui a perdu sa vitre, et dessus un verre à liqueur et une bouteille de spiritueux d’origine allemande. Les motifs de la tapisserie faite de lourds feuillages de jungle se prolongent au sol. Au centre, l’oeil du monde : un immense miroir doré se penche vers les spectateurs et dans lequel ils se voient. C’est sans doute cela, le plus important. L’adresse du spectacle sera multiple : la comédienne à elle-même, la femme de l’histoire à sa conscience assassinée, cette même femme aux générations d’après, cette femme-comédienne et son double au public présent et à chacun de nous en particulier. La salle est comble.

C’était la première ce soir ! La mise en scène de Jean-Claude Berutti est un chef d’œuvre. Splendide interprétation de Jeanine Godinas, qui creuse de façon poignante et imperturbable le fond des ténèbres, braque une lumière sans la moindre indulgence sur cette femme de... qui ne réussit pas à être femme à …part entière. Femme debout qui aurait osé braver son mari et demander des comptes à la banalité du mal. Elle est au contraire, régulièrement abusée par les mensonges lénifiants du mari SS, commandant en chef des horreurs des camps d’extermination de Treblinka.

Jeanine Godinas épouse le destin de cette Madame Stangl pour en extirper l’horreur confondante. Elle balaye sans concessions et avec immense justesse les différentes étapes de la vie de cette femme de grand criminel de guerre qui prit délibérément - plutôt que viscéralement - la passion amoureuse pour son époux, comme écran pour ne pas regarder la réalité en face ! Fracassée par les doutes, elle se laisse néanmoins bercer d’illusions malgré les preuves évidentes qu’elle récolte au fur et à mesure autour d’elle. On lui ment, elle se ment à elle-même et se trahit. Le grand amour qu’elle croit étreindre est voilé, fêlé par l’abominable vérité. On est happé par la force des confidences, l’analyse minutieuse de la complexité des sentiments, la réalité des terribles vérités, et le charme charismatique de la belle personne et de la grande dame qui se trouve être comédienne ! Une comédienne qui ne ment pas et que l’on regarde en vrai. Le je et son double. Une voix de chair et de femme, d’amour et de résignation lorsque le questionnement se meurt.

« L’amour avait tenu la vérité, comme en suspens ! » Theresa Stangl réalise qu’il n’y a pas de cloison entre le travail aux « constructions dans le camp d’extermination et les mise à mort. Elle réalise que son grand amour lui a servi de cloison entre l’horreur du mal et son confort de mère de trois enfants. Tellement humain et tellement lâche à la fois ! Elle saisit fébrilement toute occasion de disculper celui qu’elle aime, même si au fond de son corps, la honte l’envahit, car le corps sait. Ses pensées s’enlisent dans le magma des mensonges. Grâce à un passeport du Vatican, un des monstres responsables du génocide retrouvera sa famille en Syrie, puis s’installera au Brésil. Une terre où l’on ne parle pas de Sobibor ou de Treblinka. La femme se souviendra avec fierté de sa belle maison, des terrasses du confort… Et ne posera plus de questions.

Nicole Malinconi, l’auteur du récit, insiste : « Pourquoi n’a-t-elle pas menacé de quitter son mari s’il ne quittait pas Tréblinka ? « … si vous l’aviez acculé ? » Theresa se souvient de ses juvéniles rafales de questions qu’elle ne pouvait s’empêcher de formuler et qu’il rejetait, tantôt avec violence tantôt avec douceur menteuse. Mais elle ne lui a jamais tenu tête ! Le confronter aurait tué son « amour »…son seul viatique, son unique lumière. Un amour voilé, fêlé, frelaté, obscurantiste auquel manquait le courage, et qui, dissimulant l’innommable, n’est même plus de l’amour. « La vérité est une chose trop terrible pour que l’on puisse vivre avec elle ». Et le reste… est questions. On n’en n’a pas fini !
Dominique-Hélène Lemaire