Lundi 19 novembre 2018, par Jean Campion

Sauvé mais condamné

Depuis un quart de siècle, les tueries en milieu scolaire, aux U.S.A. et au Canada, se multiplient avec une constance implacable. Les médias répercutent et amplifient l’émotion provoquée par ces fusillades monstrueuses. On en discute quelques jours, puis on s’intéresse à autre chose. Cinéastes et dramaturges font de ces tragédies des tremplins de réflexion. Dans "Happy slapping" (2012), Thierry Janssen nous interroge sur le malaise et la colère d’ados, déboussolés par la toute-puissance de l’image. Pour nous sensibiliser aux traumatismes subis par les rescapés d’une tuerie, la canadienne Colleen Murphy s’est inspirée d’un fait divers. Le 6 décembre 1989, à l’Ecole Polytechnique de Montréal, Marc Lépine a tué, par misogynie, 14 étudiantes et blessé 14 personnes ( 10 femmes et 4 hommes), avant de se suicider. En juillet 1990, un jeune homme, témoin du carnage, s’est donné la mort. Un an après, ses parents, eux aussi, renonçaient à la vie.

Vêtue de la robe verte, achetée pour la remise de diplômes de leur fils Jean, Catherine aide son mari Benoît à nouer sa cravate. Ils s’embrassent tendrement, puis s’installent dans le canapé. La cuisine est impeccable, les instructions bien en vue, le gaz ouvert au maximum, ils peuvent s’endormir définitivement.Remontant le temps, la pièce montre, par une succession de scènes, comment Jean, en échappant à une tuerie, a entraîné sa famille dans une descente aux enfers. Sous le soup de son suicide, les Fournier se disputent constamment. Catherine engueule son mari, parce qu’il ne va plus à la messe. Lui est furieux de la voir se crever à tricoter. Pour faire plaisir à des dames patronnesses, au lieu de reprendre son boulot. Son maigre salaire ne serait pas du luxe. Pleine de haine pour l’assassin des étudiantes et pour sa mère, Catherine cultive le souvenir de Jean, transformant par exemple un morceau de pyjama en relique. Benoît ne veut plus descendre à la cave. C’est là qu’il a vu des larmes dans les yeux de son fils pendu.

Lorsqu’elle découvre la médiocrité des notes de Jean, Catherine s’accroche à ses illusions. Ne comprenant pas son mal-être, elle le pousse à se battre, pour décrocher ce diplôme d’architecte, dont elle rêve. Plus tolérant, Benoît essaie de se rapprocher de son fils. Il lui propose des parties de pêche, l’encourage à faire du karaté, à fréquenter des amis. Pour l’aider à se disculper, il lui confie même une mésaventure de son enfance. Les Fournier sont des parents protecteurs, qui aiment leur enfant. Mais quand dans un cauchemar, celui-ci revit le massacre, ils révèlent leur impuissance. Dans le chaos du drame, ils s’écriaient : "Jean est sauvé." Comment imaginer que le pire était à venir ?

Donnant le change à ses parents, Jean n’est plus retourné dans son école. Sa fuite après la tuerie le hante : il a laissé mourir ses condisciples. Rongé par le remords, il cherche l’apaisement dans la nature ou... espère une revanche. Il prend des leçons de karaté pour être prêt : "la prochaine fois, je me lèverai et je me battrai". Progressivement la colère et le désespoir vont le rattraper et le détruire. Si l’auteure inscrit sa pièce sur une durée de deux ans, c’est parce qu’"il faut du temps pour que la culpabilité, la rage et l’horreur fassent leur chemin au travers du corps pour atteindre la tête et le coeur."

Commençant par la fin, cette pièce ne joue évidemment pas sur le suspense, mais invite le spectateur à s’interroger sur les comportements des victimes de cette onde de choc. Par sa mise en scène, Georges Lini l’incite à participer activement à la réflexion. Un écran lui permet de s’appuyer sur des indications chronologiques, des phrases-clés et de regarder la télévision, comme les protagonistes. Grâce à un mur vitré, il voit les acteurs se préparer pour la scène suivante. Lini ne s’enferme pas dans le réalisme. Dans une scène courte mais intense, Jean prend à partie le public. Félix Vannoorenberghe, le comédien qui l’incarne, est très prometteur. Aussi vrai dans sa lutte contre ses démons que dans sa passion d’architecte. Sophia Leboutte fait bien sentir les frustrations de Catherine. Méprisée par les riches, cette femme rugueuse met tous ses espoirs dans la réussite de son fils. Le jeu délicat de Luc Van Grunderbeek montre que Benoît est à la fois désabusé et bienveillant. Pièce par moments bouleversante, "December man" nous amène à nous reconnaître partiellement dans cette histoire exceptionnelle. Pas possible d’éluder la question : qu’aurions-nous fait à la place de Jean ?

Jean Campion