Mercredi 23 octobre 2013, par Dominique-Hélène Lemaire

Roméo et Juliette revisité par Yves Beaunesne

Dans une version du « plat pays qui est le nôtre » avec une Juliette et des Capulet flamands et un Roméo et des Montaigu wallons, Yves Beaunesne explore la pièce de Shakespeare à des fins plutôt ambiguës. Né d’un père flamand et d’une mère wallonne, lui qui vit en France depuis de nombreuses années, lui qui vient d’obtenir la direction du centre dramatique de Poitou-Charentes et qui a francisé son nom original de Boonen en Beaunesne, n’est-il pas – inconsciemment - encore toujours victime du syndrome flamand, c’est-à-dire ce besoin d’exposer, d’exporter et de vanter l’identité flamande (et non la belge, hélas) à travers le monde, ou la France, en tous cas ?

Quel besoin a-t-il d’affirmer qu’il était « naturel » de faire jouer les Capulets par les acteurs flamands ? « Il y a un côté "Capulet" dans la Flandre d’aujourd’hui, dominatrice, arrogante, aussi riche qu’inquiète d’une éventuelle perte de son identité. Et pourtant, il y a peut-être du "Montaigu" dans le Wallon, léger mais "empêtré dans les privilèges d’une veille aristocratie à la française" » Ne se trompe-t-il pas d’époque ? Pourquoi, au lieu de gommer les stéréotypes, les creuse-t-il encore plus et …de façon inutile ?

« Pour les costumes, nous avons observé, avec les acteurs, comment on peut reconnaître facilement un Flamand et un francophone à ce qu’il porte. Les vêtements wallons ont un côté un peu "destroy" ! » Cela ne vous fait pas rire ?

“Tybalt : Ik moet rustig blijven, terwijl hij mijn bloed doet koken ! Mijn vlees siddert onder deze tegenstrijdigheid. Ik smeer hem, maar deze inbreuk die nu onschuldig lijkt zal bittere gevolgen hebben. Wraak ! » Et ce texte, cela ne vous fait-t-il pas pleurer ?

Si ce spectacle va sans doute fort amuser le public français qui pourra rire de bon cœur des chamailleries belgo-belges dans un texte spécialement fait pour la France et où seulement un tiers se passe en néerlandais surtitré, le public belge n’est pas logé à la même enseigne : la musique de la langue Shakespearienne en a pris un sérieux coup. Oyez ce mélange de style verbal très indigeste où la langue française prend des airs littéraires anciens tandis que la langue néerlandaise est celle d’une série télévisée flamande. Dur à avaler puisque d’un côté on entend du flamand gorgé de familiarités que l’on déchiffre à coups de bandes de traduction défilantes, de l’autre on entend du français souvent horriblement maltraité dont il faut vérifier la traduction en flamand pour comprendre ! Car dans l’histoire, le clan flamand se targue de mieux parler le français et de savoir faire l’effort nécessaire vers l’autre, arguant que le clan adverse lui, ne pratique pas la langue de Vondel. Encore un beau stéréotype, dont on pourrait se passer ! Ce que l’on réalise surtout, c’est que, même bilingue, on a du mal à comprendre et l’une et l’autre langue ! Surréalisme à la belge, certainement !

On ne comprend pas non plus la pieuse promesse de Yves Beaunesne qui ose faire croire que « Le texte est intégralement celui de Shakespeare, à la virgule près. » Quand on voit les coupes sombres dans les scènes et les répliques, la diminution du nombre de personnages, (laissant le Prince et le Frère Laurent dans la neutralité… il reste quatre Montaigus contre sept Capulets) on se demande si on n’a pas la berlue. Mais le pire c’est le rabotage de la fin de la pièce avec le message essentiel de Shakespeare qui manque à l’appel. En effet, in libro veritas, après la mort tragique des amants, le Prince, les Capulet, le vieux Montaigu se rendent au bord du tombeau. Frère Laurent leur raconte la triste histoire des "amants de Vérone" et son propre complot pour déjouer la destinée fatale. Les deux pères accablés déplorent cette haine fratricide, cause de leurs malheurs. Ils se réconcilient sur les corps de leurs enfants et promettent de leur élever une statue d’or pur. La conclusion d’Yves Beaunesne se contente d’un tombeau ouvert avec les jeunes amants unis dans une ultime étreinte sous les yeux des autres personnages silencieux.

Malgré toutes ces ambiguïtés, il reste néanmoins le souvenir d’un spectacle esthétiquement très abouti, qui tient plus de l’opéra parlé que du théâtre, avec un divin décor. Celui d’une immense ville encerclant une grande verrière, le toit d’un immeuble sur lequel s’affrontent et glissent les personnages. Le thème de la chute est omniprésent. On croirait que c’est voulu… Mais pour Roméo, naïf et oublieux des différends, le bonheur est par-dessus les toits. Roméo bondit sur la ville miniature tel les amoureux dans les tableaux de Marc Chagall, la couleur en moins. Une superbe chorégraphie - du ballet presque - et un jeu personnel de comédiens enthousiastes très au point, ponctué de musique pop-rock moderne et agréable à écouter.
Dominique-Hélène Lemaire