Lundi 8 juin 2015, par Dominique-Hélène Lemaire

Reprise glorieuse

Day ONE « Phileas Fogg était de ces gens mathématiquement exacts, qui, jamais pressés et toujours prêts, sont économes de leurs pas et de leurs mouvements. Il ne faisait pas une enjambée de trop, allant toujours par le plus court. Il ne perdait pas un regard au plafond. Il ne se permettait aucun geste superflu. On ne l’avait jamais vu ému ni troublé. C’était l’homme le moins hâté du monde, mais il arrivait toujours à temps. Toutefois, on comprendra qu’il vécut seul et pour ainsi dire en dehors de toute relation sociale. Il savait que dans la vie il faut faire la part des frottements, et comme les frottements retardent, il ne se frottait à personne. »

Une introduction qui donne le ton. Ironique en diable. Tout l’art de Jules Verne sera de démonter, rouage par rouage, la belle mécanique de cet homme imperturbable et froid (interprété par Alain Leempoel) où nul grain de sable ne peut - en principe - se glisser. Mais que se passera-t-il à la fin, en vertu des grands sentiments ? Sous ses dehors de séduisant gentleman cambrioleur, le sire est raide et triste, et il nous fait franchement rire aux éclats.

La représentation théâtrale qu’en fait Thierry Debroux est un spectacle de grand Guignol explosif, pour grands et petits, à la fois majestueux et pétillant de malice, et suspendu entre deux époques, toutes deux délirantes. Chacun y trouvera son compte. Il y a des paroxysmes d’inventivité et de volubilité, sinon de haute voltige. Il faudra attendre la chute de la prodigieuse histoire pour connaître la chute du héros de marbre de son socle d’impassibilité. Mais en attendant le dénouement bien connu, quel plaisir des yeux, grâce à la valse incessante des décors extraordinaires et aux mouvements spectaculaires des comédiens, quel plaisir des oreilles pour l’esprit qui suit avec délectation et bonheur les mille et une réparties, allusions comiques, dialogues extravagants, sauces locales, fumets exotiques, connotations musicales subtiles ou satiriques, et autres anachronismes qui fusent en continu de la bouche des comédiens.

Othmane Moumen est fascinant dans son rôle de Passepartout. Il est partout à la fois aussi coquin qu’un écureuil en délire. La joute perpétuelle entre Jean Passepartout (« Je suis français ! ») et le détestable flic Monsieur Fix (Stéphane Fenocchi) est pur divertissement théâtral : des héros à la manière de David et Goliath. Cela fait immanquablement plaisir de voir le petit se jouer du géant ! On aura donc fait le plein de bonne humeur et de rire en attendant que le personnage principal daigne enfin se dérider, grâce au Miracle Féminin. Ce Miracle Féminin qui tout d’un coup déboule dans ce club exclusif et très sélect uniquement réservé aux hommes fera définitivement exploser la notion du temps au profit de celle de l’amour. Adieu aux montres, horloges et clepsydres de malheur ! C’est Jasmina Douieb dans le rôle d’Aouda, princesse des planches. Moralité : Avoir une princesse indienne dans ses bagages ne nuit pas !

Day LAST « Ainsi donc Phileas Fogg avait gagné son pari. Il avait accompli en quatre-vingts jours ce voyage autour du monde ! Il avait employé pour ce faire tous les moyens de transport, paquebots, railways, voitures, yachts, bâtiments de commerce, traîneaux, éléphant. L’excentrique gentleman avait déployé dans cette affaire ses merveilleuses qualités de sang-froid et d’exactitude. Mais après ? Qu’avait-il gagné à ce déplacement ? Qu’avait-il rapporté de ce voyage ? Rien, dira-t-on ? Rien, soit, si ce n’est une charmante femme, qui - quelque invraisemblable que cela puisse paraître - le rendit le plus heureux des hommes !

En vérité, ne ferait-on pas, pour moins que cela, le Tour du Monde ? »

Dominique-Hélène Lemaire