Dimanche 9 novembre 2014, par Dominique-Hélène Lemaire

Qui étaient les filles aux mains jaunes ?

« Si les femmes s’arrêtaient de travailler vingt minutes, les Alliés perdraient laguerre ! » disait le Maréchal Joffre. Un hommage rendu aux femmes laissées seules, une fois les hommes partis en guerre. Auparavant employées dans des tâches mineures, elles vont tout assumer : travailler dix heures par jour dans les usines d’armement, assumer avec les vieillards et les enfants les durs travaux des champs, devenir marraines de guerre pour remonter le moral des combattants et pleurer les disparus. À la fin de l’année 1917, les ouvrières seront quatre cent mille. De nombreuses employées feront grève pour obtenir des salaires équitables. La place traditionnelle de la femme évolue enfin.

L’écriture de Michel Bellier, autodidacte, est une véritable trainée lumineuse qui n’en finit pas de faire palpiter un public pris à bras le corps, au confluent du souvenir de la première Guerre mondiale et celui de la justice enfin faite à la voix des femmes. Anne Sylvain, Valérie Bauchau, Céline Delbecq et Blanche Van Hyfte incarnent à la perfection les quatre cariatides de cette magnifique pièce épique et polyphonique, porteuses d’un monde nouveau. Toutes de condition plutôt modeste - l’une sait à peine lire - créent lors du travail éreintant et insalubre dans cette usine d’obus, du lien indélébile, malgré leurs différences très marquées qui vient nous remuer au plus intime… cent ans après. Et c’est la création même de ce lien qui libère la parole ! Enfin.

Cette pièce est donc un pavé dans la mare des adeptes du déni des femmes et au fur à mesure la dramatisation se construit mot après mot, une sorte de cathédrale d’échos, d’appels, de rêves, de joies et de larmes que nul ne peut désormais oublier. L’objectif pédagogique de l’auteur est pleinement atteint. Qu’il soit remercié !

Quant à l’interprétation dramatique des quatre comédiennes, vivantes, charnelles et attachantes, elle est à son zénith. Chaque nouvelle vague de parole qui se déploie dans ce lieu qui sent l’huile, le métal surchauffé, la sueur et le danger, ou la courette ensoleillée où les ouvrières respirent quelques instants sur le chemin des toilettes, nous touche et nous émeut profondément dans leur diversité. Jeanne : « Tu crois que c’est drôle, toute la journée, coudre des robes noires ? » Rose : 500.000 femmes … ensemble. Mais pourquoi faire ? Tu crois qu’on l’aurait votée, toi la guerre ? Louise : une guerre ça ne se vote pas, ça se déclare. Julie, face au public : « A quoi as-tu pensé ? Ta dernière, ta toute dernière pensée ? Celle qui restera dans tes yeux ? Et dans ta bouche, mon nom est-il resté ? »

Le public est embarqué dans les rêves de ces femmes aux malheurs en cascades, et impliqué dans la lente organisation de leur combat. Le texte est d’une justesse de ton extraordinaire, en diapason total avec l’accompagnement musical émouvant de l’homme silencieux mais combien émouvant (Jean-Philippe Feiss) qui joue sans discontinuer du violoncelle sur scène. Image de paix surréaliste, au milieu de ces planches bouleversantes. Les pulsions musicales subliment le texte et l’entoure d’un amour ineffable. A se demander qui induit l’autre, la mélodie ou le texte joué. Une communion parfaite dans laquelle on se perd et on s’abandonne. Le symbole de l’homme absent ?

De cette première guerre mondiale, mère de toutes les atrocités, Michel Bellier fait surgir une lumière, un bienfait fragile mais toujours en construction : la parole des femmes et le mot liberté. Le mélange intime du travail de mémoire et du travail d’avenir est nécessaire afin que les immenses sacrifices consentis ne se perdent pas dans les sables de l’oubli ou du déni. La construction progressive du récit dans une langue fluide et vivante est d’un équilibre parfait : pas un mot à retirer ou à suppléer. Michel Bellier semble porter en lui l’amour de toutes les femmes, et aussi celui des jeunes générations auxquelles ils consacre une bonne partie de son temps en parcourant les écoles avec ses productions porteuses de sens. Est-il sur les pas du merveilleux romancier Gilles Laporte, l’écrivain Vosgien qui a consacré une grande partie de son œuvre à un engagement inconditionnel en faveur de la reconnaissance de la Femme dans la société ? On y retrouve le même souffle de vérité que dans le roman « Julie-Victoire Daubié, première bachelière de France », ou l’autre « Des fleurs à l’encre violette ». Cette modeste pièce oh combien bienfaisante, en a les accents et participe de la même puissance sismique. Et tout cela… nous ramène à l’héroïne entre toutes : Marie Curie ! Dominique-Hélène Lemaire