Jeudi 11 avril 2013, par Dominique-Hélène Lemaire

Quand les muses se donnent la main, bel exemple d’harmonie...

Jour pour jour, du 28 janvier au 28 mars 2013, il s’est passé trois mois qui ont fait vivre le Palais des Beaux- Arts de Bruxelles à l’heure du Peintre Antoine Watteau (1684-1721). Que Monsieur William Christie, le grand horloger de l’exposition et le maître de musique soit chaleureusement remercié ici.

Ce soir, il emmenait joyeusement sur la scène de la salle Henry Le Bœuf les Arts Florissants, la compagnie qu’il dirige, dédiée à la jeunesse et à son amour de la musique ancienne et ainsi clôturait brillamment le cycle de concert associés à l’exposition. Quelle connivence avec ses artistes ! Tout comme s’il recevait lui-même dans le salon de Pierre Crozat  ! L’avant-scène très dégagée permettait aux six jeunes chanteurs du Jardin des voix d’évoluer gravement, de parader pour l’amour, de faire des révérences grand siècle, et de s’affaler voluptueusement près du clavecin d’époque dans des divans imaginaires, la mélodie toujours aux lèvres.

« Watteau, peintre idéal de la fête jolie, ton art léger fut tendre et doux comme un soupir, Et tu donnas une âme inconnue au désir, en l’asseyant aux pieds de la mélancolie. Tes bergers fins avaient la canne d’or au doigt ; Tes bergères, non sans quelques façons hautaines, promenaient, sous l’ombrage où chantaient les fontaines, Leurs robes qu’effilait derrière un grand pli droit... » Ces mots du poète Albert Samain disent bien cette atmosphère 18e qui a su faire fondre un public engoncé dans l’hiver et la morosité du jour. Car c’est tout l’art de vivre à la française qui a déferlé sur le plateau, sublimé par la musique orchestrale raffinée et les chants. Le libertinage d’un Silvandre rêveur (le baryton Victor Sicard et ses sortilèges), le marivaudage de dames éprises de l’amour plus que de leur amant, et la célébration du plaisir se sont glissés sous la peau radieuse des six jeunes chanteurs enthousiastes. ...Madame de Staël en témoignerait ! La basse, Cyril Costanzo émeut. Foin des meubles précieux, des grands lustres royaux, et des étoffes rutilantes et soyeuses : les souvenirs des peintures de Watteau sont suffisamment dans notre imaginaire pour compléter le tableau joyeux présenté par ces artistes du 21e siècle, en simples habits de soirée.

Ils sont six seulement mais font flamboyer le lieu du concert en accordant leurs voix et leurs mimes, et en s’occupant du gigantesque jardin à la française de Rameau, de l’Arcadie mythique et des contemporains Rameau qui participent à une fête aux allures presque estudiantines. Histoires de bergers : le ténor Zachary Wilder chante avec ferveur : « Et l’amour avec la houlette marqua la cadence à la voix ..! » (Rires.) Benedetta Mazzucato, la mezzo dans sa robe bleu symbolique, lâche son émotion par la chaleur de sa voix et ses mélodies empreintes de nostalgie : « En vain, d’aimables sons font retentir les airs, je n’ai que soupirs pour répondre aux concerts dont ces lieux enchantés viennent m’offrir les charmes ! »

Tout un florilège étincelant, façon pot-pourri nous ravit le cœur car les morceaux de compositeurs différents s’enfilent adroitement comme s’il s’agissait d’une guirlande de fleurs, galantes et harmonieuses, il va de soi ! Entre deux rires et bulles musicales imitatives des oiseaux, rivières, troubles, tremblements et bourrasques de toute sorte, on tombe d’un compositeur à un autre, comme dans carnaval de musique pour raconter les rêves d’ amour et la déception chronique du peintre. Là est bien la question : la volatilité de l’amour… « Monstre affreux ( …à vous de choisir lequel ! ) Monstre redoutable, ah l’amour est encore plus terrible que vous ! » C’est le cri du cœur du peintre désabusé !

Levez donc le masque : Qui êtes-vous ? Antoine Dauvergne ? Michel Pignolet de Mont Clair ? Christoph Willibald Gluck ? Nicolas Racot de Grandval ? Parodique parfois : « Vois ces jeunes tourterelles se baiser sous les ormeaux, le battement de leurs ailes en agitant les rameaux ! ... » L’irrésistible chanteuse Emilie Renard en fourreau noir bordé de dentelles, plus cabotine que jamais, prend le public à témoin et enchaîne immédiatement : « ...le jardin de Rameau, bien sûr ! » Rires. Levez ce masque André Campra, L’Europe galante 1697 ! Mais qui donc va pouvoir dominer l’Europe ? (Rires) La poésie ? La danse ? La musique ? Comment s’entendre ? Choisissons donc un canon a capella (que murmure le chef d’orchestre, incapable de se taire car soit il s’amuse, soit il taquine…) : « Réveillez-vous, dormeur sans fin ! » Rameau (1722).

Revoici Rameau, prémonitoire et inquiet : « Fuis fier Aquilon, ton bruit, ton horrible ravage cause trop de frayeurs sur ce rivage. Fuis, laisse-nous goûter après l’orage d’un calme heureux les flatteuses douceurs ! » Un appel indigné et une lueur d’espérance. Mais voici les conseils de Vénus en personne (la belle et lumineuse Daniela Skorka dans sa très féminine robe rouge), une icône de bonheur : « Riez, riez sans cesse, pendant la jeunesse ; que la raison attende sa saison ! » une jeune devise, donnée en « bis de bis » gracieux, radieuse, comme il convient.

Après Bruxelles ce concert s’embarque pour ... Paris, salle Pleyel, puis Metz et enfin New York. Et de faire un vrai travail d’ambassadeur d’une France éternelle. Qu’ils nous reviennent, vite, pour partager leur vivacité ! Car l‘empire de la beauté désarme la fierté et triomphe de la gloire.

Dominique-Hélène Lemaire