Mercredi 16 juin 2010, par Jean Campion

Quand les masques tombent...

En dédiant sa comédie "à tous ceux qui ont peur", Steven Berkoff nous invite à nous libérer par le rire de nos petites mesquineries et de nos grandes angoisses. A travers ces Américains moyens, tellement stressés par la crainte de l’échec qu’ils passent à côté de leur vie, il nous renvoie l’image d’une société obsédée par le rendement et le culte de la réussite. Avec un humour acide et une lucidité impitoyable. Grâce à la rigueur de la mise en scène et de l’interprétation, ce spectacle cruel est résolument jubilatoire.

A l’avant-scène, Donna se torture : le repas sera-t-il mangeable et prêt, au moment exact où rentrera Frank, son mari ? Ménagère anxieuse, elle souffre d’ulcères à l’estomac , mais surtout d’une vie insipide. Dans des apartés, qui alternent avec des échanges convenus, elle exprime, à haute voix, ses frustrations, ses rancoeurs et ses désirs refoulés. Ses interlocuteurs en font autant. Et cette confrontation brutale entre les conversations polies et les confessions intimes est d’une drôlerie irrésistible.

Pour tromper l’ennui de soirées passées entre une belle-mère qui rote et une épouse qu’il méprise, Frank s’est décidé à inviter Hal, un ami déprimé par son divorce. Funeste initiative ! Tout au long du repas, il peste contre son manque de confiance en lui. Il rêve d’épater la galerie, mais pour lui, raconter efficacement une blague, c’est la mer à boire ! Hal regrette aussi ce souper. Harcelé par la question : "Que faites-vous maintenant de vos soirées ?", il se sent obligé de masquer sa détresse par des mensonges rassurants.

Refusant de passer pour des losers, les antihéros de Berkoff acceptent les compromissions. Pour occulter l’échec de leur vie conjugale, Donna et son mari se réfugient dans leurs fantasmes érotiques. La solution pour rester performants ! Frank se noie dans le travail. C’est un excellent vendeur qui lèche les bottes des clients, même s’il subit leur mépris. Quand il envisage de renoncer à cette course au fric, sa femme et sa belle-mère lui rappellent la tyrannie du pouvoir d’achat. Et les voilà lancés dans un hymne (trop étiré) à la gloire du dernier modèle d’écran plasma.

Les personnages de "Kvetch" utilisent un langage cru, féroce, impudique, excessif. Cependant, par la sincérité de leur jeu, les cinq comédiens les empêchent de tomber dans la caricature. Ils provoquent nos rires par leur méchanceté, mais ils nous émeuvent par leur désarroi profond. Leurs propos outranciers dissimulent mal l’usure du temps et le vide de leur existence. Marie-Paule Kumps campe une mère cynique, désabusée, mais prête à toutes les concessions, pour rompre sa solitude. Si les personnages incarnés par Toni D’Antonio (un client) et Corentin Lobet (Hal) sont plus positifs, ils sont également vulnérables, meurtris. Avec une audace ingénue, Deborah Rouach dévoile progressivement une Donna très émancipée. Jean-François Rossion endosse le rôle de Frank avec un appétit et une envergure qui rappellent la pugnacité de Jacques Chirac. Son agressivité, son abattage et sa fougue enfièvrent le public. Le metteur en scène, Sébastian Moradiellos, a remarquablement exploité le contraste entre les cris du coeur et les dialogues bienséants. La rapidité des enchaînements renforce les effets comiques et insuffle au spectacle un rythme trépidant. Le plateau tournant et les interventions du pianiste Sébastien Schmitz suggèrent le ressassement de personnages qui tournent en rond. Comme les deux poissons rouges dans leur bocal...