Mardi 3 décembre 2013, par Dominique-Hélène Lemaire

Posture intenable ?

Cinq personnages  : trois femmes et deux hommes s’avancent dans les allées de la salle peu éclairée. Stupeur : ils sont intégralement nus et se glissent autour du plateau : un grand carré blanc. La représentation du ciel chez les Chinois ? Non, cela n’a rien à voir ! Car tout est sans âme. Succession de mouvements lents, presque figés, corps anonymes sans grande beauté plastique. Des bruitages multiples, dont des applaudissements captent l’attention et surtout le bruit d’anciens flashs à ampoules qui fige d’un bout à l’autre du spectacle les postures dans l’immobilité.

Le quintette s’anime, le plateau s’est éclairé. Tous cherchent à cacher leur nudité, comme du temps d’Adam et d’Eve  ? Mais il n’y a ni esquisse de paradis ni chute en enfer. Ni dieu, ni fatum. Voilà que les danseurs saisissent indistinctement des chemises d’homme et graduellement, d’autres vêtements et accessoires de plus en plus modernistes ou Brave New World. Les visages arborent des postures et des sourires artificiels de magazine. National Geographic années 50  ? Cela semble le zénith du spectacle qui commence alors à tourner hélas fort en rond sans beaucoup se renouveler. Aliénation représentée par l’accélération continue des rythmes ? Performance physique de type marathon ? Le « rat-race » ? C’est décidément au spectateur de trouver le sens comme devant un tableau abstrait.

Le public est en effet en attente de quelque chose, mais rien ne se passe. Que des tranches répétitives de tableaux et de sons stridents de toute espèce. C’est comme si on feuilletait un album de photos de cinq inconnus dont on ne connait pas l’histoire. A la fin du spectacle les vêtements modernes ont été troqués pour des tenues du 16e siècle. Le rêve d’un siècle d’or ? Le rêve d’un temps où les histoires étaient fabriquées avec le tissu de la réalité et des émotions humaines à la manière de Shakespeare ? Mais tout ce que l’on ressent c’est l’aspect répétitif, le vide intérieur des personnages très peu caractérisés et leur faible désir de communication.

Les déplacements et les gestes sont pourtant précis et bien enchaînés, obéissant à des lois inconnues et inexplicables d’une horlogerie secrète. Difficile de comprendre ce qui se tisse. Il n’y a pas même une réelle beauté esthétique, peut-être juste l’absurdité des situations. On dirait un cours de langue étrangère avec une voix artificielle et monocorde qui ponctue et annonce les changements de postures d’impostures…

Les talents physiques de ces êtres humains flottant à contre-courant les uns des autres existent mais ce n’est pas une grande source d’inspiration émotionnelle ou philosophique… et l’ensemble demeure fort hermétique. Cette chorégraphie robotique manque de clés plus explicites ou de fil conducteur. La sensualité est dépersonnalisée, l’amour absent, et même la mort n’est pas définitive. Les personnages renaissent de leur mort factice comme renaissent à l’infini des cellules de plus en plus virulentes. Si le spectateur est sommé d’accepter le spectacle tel quel, en est-il ainsi de notre vision du monde ?

A la réflexion, si les sourires affichés, les grimaces et les belle manières de la politesse sont taxées par le metteur en scène d’impostures cachant la vraie nature de l’homme, l’empêchant d’être « entier », l’homme n’a -t-il pas besoin de ces codes sociaux pour pouvoir vivre en groupe dans la fourmilière mondiale et ne pas s’entretuer ? Aussi on ne comprend pas vraiment le propos du metteur en scène qui dit dans sa note d’intention dénoncer les « impostures » de tout un chacun et de tous les temps. Ce bouquet dansé n’est-il pas lui-même une belle imposture ? CQFD ?

Dominique-Hélène Lemaire