Vendredi 18 mars 2016, par Jean Campion

Piégés par l’orgueil

Stefan Zweig n’a écrit que quelques pièces de théâtre. Tombées dans les oubliettes. En revanche, les diverses adaptations théâtrales de certaines nouvelles ne quittent guère l’affiche. Témoins les succès remportés par "Lettre d’une inconnue", "La Confusion des sentiments", "Vingt-quatre heures de la vie d’une femme","Le Joueur d’échecs" et... "La Course de l’Amok". En portant à la scène ce texte (publié en 1922), Claude Enuset et Bernard Sens nous entraînent dans les méandres de l’âme humaine, jusqu’aux confins de la folie.

On avait repêché dans le port de Naples, le corps d’un homme âgé d’environ quarante ans. Les journaux n’avaient pas mis en relation ce fait divers avec le récit romanesque d’un prétendu accident, arrivé à proximité de l’"Océania". Un lien évident aux yeux du narrateur. Pour nous en convaincre, celui-ci se glisse dans la peau du passager, qui s’était confié à lui et revit son drame. Médecin dans une clinique de Leipzig, il voit sa carrière brisée par une femme "qui le plia si bas que ses os en craquaient". Pour elle, il prend de l’argent dans la caisse de l’hôpital. Déshonoré, sans illusions, il tourne le dos à l’Europe. Pendant sept ans, en Malaisie, parmi les indigènes et les animaux, il s’enfonce dans une diabolique solitude. Dévoré par la fièvre, abruti par l’alcool, il devient "une poule mouillée, un véritable mollusque". Un jour, une femme blanche, au visage voilé, l’attend dans son vestibule. Elle le flatte, enrobe sa visite de mensonges et à demi-mot reconnaît qu’elle est enceinte. Avec un sang-froid hautain, elle lui propose 12.000 florins. Pour... supprimer la cause de ses nausées. Stupéfié par l’esprit calculateur de cette femme arrogante, le médecin refuse le marché : il n’est pas un épicier, mais un être humain désireux d’en aider un autre. Des protestations balayées par le rire méprisant de la dame, qui claque la porte.

Cette rupture brutale déclenche chez le héros "l’amok" (terme malais), un accès de rage meurtrière. Se bousculent dans son esprit torturé des sentiments contradictoires. Fasciné par l’emprise des femmes orgueilleuses et froides, il se sentait frustré par la docilité des filles asiatiques. Leur servilité gâte le plaisir. Aussi l’insolence de cette lady, vibrante de mystère, avait réveillé la bête humaine. En la possédant, il aurait humilié cette "âme glacée". Le désir inassouvi se mêle à la crise de conscience du médecin : où s’arrête son devoir ? Hanté par sa culpabilité, il se lance dans une course effrénée, pour tenter de se racheter. Une fois encore, c’est avec un regard acéré que Zweig explore les déchirements du cœur humain.

Une palette (radeau ? ponton ?), quelques bouteilles d’alcool... Claude Enuset, le metteur en scène, s’appuie sur un décor minimaliste, qui concentre notre attention sur la puissance dramatique du texte. En se déplaçant sur ce plateau dégagé, le comédien le découpe en séquences contrastées. Soulignés par les lumières très efficaces d’Alain Collet, ces changements d’angles de vue et de rythme musclent la confession.

Bernard Sens se bat contre le destin avec une intensité impressionnante. Tremblements de ses mains, manipulations nerveuses de ses lunettes, goulées d’alcool bues rageusement traduisent l’égarement d’un homme à la dérive. Défié par une femme dominatrice, il relève la tête. Un sursaut qu’il ne se pardonne pas. Sauver cette patiente en danger, réparer sa faute devient une obsession. Alternant colère et fatalisme, le comédien accélère ou retient son débit. Par son jeu nuancé, il nous implique dans cette course folle contre la mort. La qualité de ce spectacle justifie pleinement l’engouement suscité par les nouvelles de Stefan Zweig.

Jean Campion