Mercredi 18 février 2015, par Dominique-Hélène Lemaire

Passions

« Il faut vivre d’amour, d’amitié, de défaites
Donner à perte d’âme, éclater de passion
Pour que l’on puisse écrire à la fin de la fête
Quelque chose a changé pendant que nous passions… »

Elle excelle dans les montages poétiques de la chanson française : on se rappelle en 2014 le délirant « Welcome to the années folles » et en 2012, son explosif « Cabaret du Chat Noir ». Le spectacle créé cette fois par Laurence Briand a encore du cœur, du corps et du mouvement et toujours du Verbe ! Cette fois, elle fait équipe avec une autre princesse de la Chanson française ressuscitée : Amélie Segers qui nous livra son inoubliable « Sous le ciel de Paris » sous la direction de Bernard Damien au théâtre du Grand Midi à Ixelles, en 2012.

Exploitant le poignant poème d’Aragon « Est-ce ainsi que les hommes vivent » , Laurence s’interroge sur le mystère de notre existence : Comment et pourquoi vivons-nous ? Le spectacle tout en roses de la saint-Valentin se mue en spectacle rouge sang, à moins qu’il ne s’agisse des noces avec la vie ? Les robes sont rouges, comme pour les mariages indiens. Un mariage pur-sang fait de poésie forte, de présence, de proximité, de dynamisme échevelé fait la nique à la léthargie ambiante, émaillant l’élan passionnel de lucides traces de désenchantement. Les deux artistes, que le destin scénique a réunies, sont toutes deux en marche, et chantent sans concession l’amour à travers l’enfance, la guerre, la solitude, la séparation pour terminer sur un crédo en la vie.

Texte, voix, musiques, jeu scénique, apprivoisent et enchantent le lecteur d’oreille. Les mélodies et les chansons de Reggiani, Barbara, Brassens, Ferré, Montand, Jean Ferrat, Brel et bien d’autres refleurissent soudain dans les cœurs, telles de fleurs sous une pluie soudaine en plein désert. Les yeux verts de renard et ceux de braise brillent de la connivence qui s’établit de part et d’autre de la rampe. La diction impeccable des jeunes artistes, leur souffle et leurs visages œuvrent sans complexe dans une proximité bouillonnante, ajoutant dans les chansons tout ce dont on ne se souvient pas ou plus, soulignant ce qu’on n’avait jamais remarqué avant à l’écoute des vieux vinyls. C’est un transport de bonheur partagé. Les deux consœurs mimétiques vivent la mélodie et le texte à fleur de peau tandis que le pianiste brode son clavier et leur sert de temps en temps de tiers révélateur. Seuls « leurs baisers au loin les suivent, comme des soleils révolus ! » Et pour nous : le cadeau de leur mise en oreille de textes et mélodies impérissables !

... Sûr que face à la violence de la vie, il faut vivre, nous soufflent Reggiani et ses prêtresses, « pour pouvoir écrire à la fin de la fête : « quelque chose a changé pendant que nous passions ! » Lisez : « Passion ».

Dominique-Hélène Lemaire