Mardi 5 novembre 2019, par Dominique-Hélène Lemaire

Ne jamais se résigner...

L’homme de la Mancha

Ecoute-moi
Pauvre monde, insupportable monde
C’en est trop, tu es tombé trop bas
Tu es trop gris, tu es trop laid
Abominable monde
Écoute-moi
Un Chevalier te défie
Oui c’est moi, Don Quichotte
Seigneur de la Mancha…

L’Homme de la Mancha 2018, c’était une splendide production du KVS en coproduction avec Le théâtre de la Monnaie l’an dernier. Un spectacle remonté cette année pour Aula Magna avec le théâtre Jean Vilar, et plus une place disponible. Un spectacle qui a voyagé en en mai 2019 à Madrid, en août 2019 à Montevideo, Urugay. Un spectacle délirant, en phase avec l’Eloge de la folie d’Erasme, et tout le monde rit et s’égosille, s’épuisant en bravos ininterrompus. Le livret est de Dale Wasserman, la musique, de Mitch Leigh et la création originale date de 1965 à Broadway. La traduction et adaptation en français ? Signée par notre immense Jacques Brel, pour la Monnaie en octobre 1968, et c’est lui qui endosse le rôle. Pourquoi ? Pour créer à terme un monde meilleur et pas le meilleur des mondes ! La chanson de l’impossible rêve revient comme un refrain insistant tout au long du spectacle, une ritournelle de l’espoir ? Dix ans plus tard, le 9 octobre 1978, le célèbre chanteur belge s’éteignait.

Energie, générosité

Cinquante ans plus tard, C’est donc

Filip Jordens

qui promène le personnage mythique de Miguel de Cervantes, de par le monde en hommage à Jacques Brel, avec 12 artistes et 14 musiciens, dans la comédie musicale emblématique, ressuscitée sous la direction des metteurs en scène Michael De Cock, directeur artistique du KVS, et Junior Mthombeni.

Miguel de Cervantes, poète-donc-coupable, attend son exécution dans les geôles de l’Inquisition. Manuscrit de son roman Don Quichotte sous le bras, il interprète avec ses codétenus, c’est toute l’astuce, les aventures de l’hidalgo errant, flanqué de son fidèle écuyer Sancho Panza. L’auteur et son chevalier fantasque humaniste envoient à leurs persécuteurs un message miséricordieux et idéaliste. « Rêver un impossible rêve… Suivre l’étoile… »

L’homme est le bourreau de l’homme. Le procès du gentilhomme s’ouvre : « accusé d’être idéaliste, poète et honnête homme » Va-t-il plaider coupable ? S’habillant en Don Quichotte, il déclare « J’ai l’honneur d’être moi ! » « Et moi, Sancho, son frère ! » lui vouera un attachement imprescriptible. Superbe rôle joué par le très picaresque et jovial Junior Akwety, pas trop pressé de rencontrer l’ennemi : il est urgent de savoir attendre ! C’est la magie théâtrale qui fleurit sur le plateau où l’on ne croyait voir que des figurants, chacun reçoit un rôle, on assiste à une genèse virtuose du spectacle, la danse et les chœurs font le reste. Et surtout, l’amour pour Dulcinée. Un chef-d’œuvre de mises en mouvement et en abîmes tous azimuts. Dans le groupe d’artistes qui se pressent autour de Filip Jordens, il y a la soprano Ana Naqe ( Aldonza/Dulcinea, femme de petite vertu) , le comédien François Beukelaers (chef de l’Inquisition), le chanteur de soul et de hip-hop Junior Akwety (Sancho Panza) , l’ éblouissante artiste de slam Nadine Baboy (Maria, la femme de l’aubergiste), Gwnedoline Blondeel, ( la gouvernante), Geffrey Degives (le padre à qui on donnerait le bon Dieu sans confession, hmm !), Bertrand Duby (l’aubergiste), Christophe Herrada (médecin ou grand enchanteur ? ), Chaib Idrissi (Anselmo), et Enrique Kike Noviello le chef des muletiers de tout poil. Cette équipe crépitante contribue à une réhabilitation opiniâtre des idéaux chevaleresques : l’or de l’amour, la grâce, la beauté, le respect, l’honneur. Tutti : « Et sans amour, sans amour, qu’est-ce que vivre veut dire ? » Et Dieu dans tout ça ? « Pour moi, Dieu ce sont les hommes et, un jour, ils le sauront. » dirait Jacques Brel

« Par son talent, sa voix, son corps, avec la complicité de ses musiciens, Filip Jordens nous convie à retrouver le grand Jacques. C’est la puissance, la force, la rage, l’ironie, la tendresse de Brel qui soudain éclatent de nouveau. Grâce à cet interprète hors pair qu’est Filip Jordens, on peut alors mesurer combien l’œuvre de Brel non seulement est toujours vivante, mais aussi combien elle est singulière et actuelle. Brel poète, Brel visionnaire, Brel musicien, Brel comédien, Brel satiriste, Brel profondément humain. Un maître, en somme. Un classique, servi par un Filip Jordens habité et éblouissant » écrit Philippe Claudel, écrivain et cinéaste, docteur honoris causa de l’Université catholique de Leuven en février 2015.

Et sur scène Antonia, chantée par la mezzo soprano Raphaëlle Green de donner le ton et ses clef du bonheur : former un foyer, chanter, monter sur scène joindre les talents pour sauver la planète et oser un monde meilleur. L’arrière-plan montre des vidéos de déshérités, de démolitions, de visages meurtris par la misère… « La folie suprême n’est-elle pas de voir la vie telle qu’elle est et non telle qu’elle devrait être ? » Notre capitale actuelle et future est façonnée par les mondes différents qui y cohabitent. Appréhender l’altérité avec la foi en un rêve et la candeur de l’espoir, n’est-ce pas atteindre l’inaccessible étoile ?

« Tout le monde est Don Quichotte, je crois. Tout le monde a ce côté-là quand même. Enfin, je le souhaite… J’en suis certain. Tout le monde a un certain nombre de rêves. » Jacques Brel

Se battre sans cesse contre la résignation, voilà le programme !

Dans leur note d’intention, Michael De Cock et Junior Mthombeni, les metteurs en scène renchérissent : « Cette comédie musicale traite de la menace qui pèse sur les gens en quête de sensibilité et d’imagination. Tout le monde s’acharne à crier qu’il faut penser de manière originale, non conformiste, « out of the box » et chercher des solutions créatives, innovantes, mais cela aussi est de plus en plus instrumentalisé, comme s’il s’agissait d’une recette à suivre ! En réalité, il n’y a plus beaucoup d’espace de liberté. L’art comporte par essence une dose de donquichottisme. Si l’on veut être visionnaire et changer quelque chose, il faut continuer à poursuivre cet impossible rêve. »

Dominique-Hélène Lemaire