Mardi 12 novembre 2013, par Dominique-Hélène Lemaire

Monsieur chasse ? …Madame aussi !

Un bouquet de fraîcheur, un festival de railleries et d’esprit français, c’est la langue succulente de Feydeau qui agit. Jeux de mots, double-sens, sous-entendus, métaphores et musicalité aérienne. Un spectacle volatile débarrassé de ses lourdeurs de décors bourgeois 19e, remonté à neuf par JEAN-PAUL TRIBOUT, exquis metteur en scène français et fin comédien. C’est lui Monsieur Duchotel, le mari-chasseur qui risque fort d’être chassé …de son logis.

Et son spectacle fonctionne comme une précieuse horlogerie fine… hors du temps : quelle gageure ! Cinq portes éclatantes de blancheur, comme autant de pages neuves, sans autre décor, font face au public et s’ouvrent sur des personnages d’abord légèrement figés dans leur encadrement agrémenté d’un décor intérieur en trompe l’œil. Ils s’en échappent dans un mouvement diabolique et virevoltant de sortie de boîte. Ils sont plus vivants que jamais, portés par l’énergie pure du texte et la vérité des sentiments. La diction : savoureusement belle.

Ils sont ma foi fort modernes, quoi qu’en disent les somptueux costumes d’époque et la splendide robe émeraude de Léontine Duchotel, une émouvante et merveilleuse Marie-Christine Letort dont le visage et le corps épousent les moindres changements d’humeur. Pour peu on se croirait à l’Opéra. Au travers de cette comédienne phare, c’est l’institution du mariage qui est en jeu. Au début de la pièce Léontine parle avec naïveté et candeur de son amie fraîchement divorcée et pourtant bonne catholique mais à la fin n’est-elle pas prête à réclamer haut et fort un droit au divorce bien du 20e siècle ? Ah mais il y a un personnage pas mal non plus : ce lit capitonné qui sort lui aussi d’une boîte à surprises très inventives, entourée de nymphes pulpeuses et suggestives…

Léontine Duchotel annonce qu’elle ne sera pas la première à donner le premier coup de canif dans le contrat. Mais, que le mari se méfie, s’il se risque à l’infidélité, elle s’arrogera le droit de faire de même, allant passer deux jours « chez sa marraine » ! Un procédé qui enclenche une mécanique d’œil pour œil, dent pour dent extrêmement mouvementée et drôle, et certes, aucunement vieillie ! Léontine porte le spectacle avec vérité humaine profonde - sa palette de sentiments est fascinante - et ce, sans la moindre préciosité.

L’intemporalité de ce vaudeville, est incontestable. L’homme, quel que soit son âge résiste à tout sauf à la tentation, toujours à l’affût d’aventures et de chimères il ne peut se contenter du confort tranquille du mariage et recherche les dangers de la chasse. Léontine règne sur le plateau, lieu de joutes en tout genre, craquante de franchise et d’ingénuité dans ses hésitations extra-maritales avec le docteur Moricet. Le rythme se fait vertigineux entre Jacques Fontanel qui interprète ce rôle de vieux séducteur de médecin avec totale sincérité … immensément factice et Emmanuel Dechartre qui ne rêve que de se venger de l’infidélité de son épouse, Madame Cassagne. Xavier Simonin fait un valet et un inspecteur de police très caustiques, tous deux joliment doués de sublime hypocrisie. Coiffé en pétard, Thomas Sagols se prête très justement au jeu du jeune neveu, Gontran, voluptueux bachelier glandeur et roublard. Claire Mirande, ex-comtesse de la Tour est devenue une concierge-cocotte intrusive et bavarde qui rajoute, si besoin était, de nouvelles coupes de bulles au breuvage capiteux qu’est … le texte !

Dominique-Hélène Lemaire