Mercredi 28 novembre 2018, par Jean Campion

Moins absurde qu’il n’y paraît

Dans la famille du jeune Baptiste Sornin, vivait une personne atteinte d’un handicap physique, mal connu à cette époque. "L’arrivée dans un lieu public était alors toujours une épreuve : je sentais surgir autour de nous des regards surpris, des moqueries, des hallucinations, du mépris ou parfois même de la pitié." Pour se protéger, la famille avait choisi de nier ces regards. Elle faisait "comme si" tout allait bien. C’est ce "comme si", source de malaise, qui a inspiré "La Salade". Devenu comédien, Baptiste Sornin a voulu mettre en scène la fausseté des rapports entre les individus. Il a d’abord songé à un monologue, puis s’est tourné vers une comédie de construction classique, mais déjantée. Pour montrer que, prisonniers des codes, jugés nécessaires, nous nous laissons écraser par les personnages que nous jouons.

Gaïev est ulcéré. Un spectateur a pouffé, pendant qu’il disait un de ses poèmes. Tante Marguerite, une riche bourgeoise qui l’héberge, le rassure. Sans conviction. Elle s’ennuie, en mastiquant salade et crème brûlée. L’apparition de Gabriel, le robuste homme à tout faire, ravigote Gaïev. Inspiré par sa "vérité campagnarde", il se retire, pour taquiner la muse. Il aura ainsi plusieurs poussées poétiques, qui entretiendront... ses illusions. Marguerite apprécie le zèle et la discrétion de sa domestique Julie, mais très soucieuse du qu’en dira-t-on, peste contre son effronterie. Comment ose-t-elle fouler le sol de l’église, pieds nus ? Un beau matin, le train-train de cette maison assoupie est bousculé par une lettre. Après dix ans d’absence, Nikolaï, le neveu prodigue, annonce son retour.

Puisque cette comédie vise à nous étonner constamment, en multipliant les surprises, on ne déflorera pas l’intrigue. La "salade" est un terme technique, utilisé au théâtre, pour désigner le moment où s’entremêlent les décors de deux pièces. L’auteur en a fait le titre de son spectacle qui est "vraiment un mélange de plein de trucs". Un rideau rouge qui sépare les cinq actes, des perruques, un salon entouré de nombreuses portes... On respire le parfum d’"Au théâtre ce soir". Pas pour longtemps. L’action est bien ancrée dans un salon bourgeois d’une élégance défraîchie, mais nous flottons dans le temps et l’espace, à cause de télescopages surprenants. Si Marguerite et la bonne se servent d’un téléphone en bakélite, d’autres personnages utilisent aspirateur dernier cri, ordinateur et portable. Retranché dans son cocon champêtre, Tante Marguerite interroge son neveu sur Paris, comme s’il revenait d’une terre inconnue. On la sent déconnectée de la vie moderne. Un comportement qui la rapproche des héroïnes de la littérature russe. L’auteur nous plonge dans l’univers de Tchékhov, mais fait claquer les portes, comme chez Feydeau.

Pour que ce "vaudeville tchékhovien" fasse rire en ridiculisant la soumission aux convenances, Baptiste Sornin s’est entouré de comédiens complices, qui ont pu peaufiner leur personnage. Il tenait à ce que le rôle de Marguerite soit tenu par un homme. En se travestissant, Alexandre Trocki "se met en scène" pour être cette grande bourgeoise, très à l’aise dans ses tenues kitch et attachée autant à son image qu’à ses principes. Gaïev espère toujours écrire un poème sublime et arbore fièrement la chemise blanche du philosophe BHL. Alternant colères impuissantes et bouffées d’enthousiasme, Vincent Minne montre que ce pique-assiette adore jouer les artistes maudits. Jérôme de Falloise fait de Gabriel un paysan rugueux, bougon, rusé, qui surgit mystérieusement d’un peu partout. Il reste à sa place, à distance des maîtres, mais surveille de près sa soeur Julie. Elena Perez souligne la bonne volonté de cette fille, paralysée par un ordre qu’elle ne comprend pas. Seul acteur sans perruque, Karim Barras est le neveu prodigue, qui détonne par son langage chébran, ses ricanements méprisants et ses jugements cassants.

Ces comédiens aguerris ne cabotinent pas. Incarnant sérieusement des personnages qui flirtent avec l’absurde, ils nous entraînent avec vivacité dans cette comédie farfelue, souvent très drôle. Comme les sources du comique sont variées ( répétions, gags sonores ou visuels, références à des slogans publicitaires ou à "La Cerisaie" etc...), les spectateurs ne rient pas toujours aux mêmes moments. Plusieurs séquences sont désopilantes. Il est difficile de résister à l’hystérie qui saisit Marguerite au téléphone ou à la mine imperturbable de Gabriel massacrant une blague de Toto. Mais on peut regretter l’étirement de certaines scènes ou être frustré par une allusion qui reste obscure. Guettant les effets comiques, on a tendance à perdre de vue le rôle perturbateur de Nikolaï. Son comportement agressif démystifie les bonnes manières, la mascarade sociale et suscite un désir de vérité, qui se concrétise dans le basculement final. Le rire se fige, mais la cible ne change pas.

Jean Campion