Vendredi 14 octobre 2011, par Samuël Bury

Médée, le mythe en chair

Prenons le tout début et la toute fin de cette pièce. Comme on lirait la première et la dernière page d’un roman. On y voit un récit social platement dramatique. De la colère sans retenue et une existence sans lendemain. Entre les deux balises, se joue avec maîtrise et déchainement un métissage presque parfait entre deux formes a priori distinctes du théâtre : la tragédie et le contemporain. Un exercice périlleux quand on y pense, celui de rassembler et faire s’interpénétrer des codes langagiers si différents. Tom Lanoye y est brillamment parvenu et Christophe Sermet l’a mis en scène avec une efficacité subtile.

Philippe Jeusette introduit la pièce en puissance, incarnant un Aiédès, roi de Colchide et père de Médée, tyran tant caractériel qu’imposant. Lui et les siens parlent un langage noble et versifié, teinté de rage et de lourds liens de sang. Autour de la tablée familiale, les mots s’échangent avec crainte et cruauté, les chaises volent et les assiettes éclatent.
Jason et ses fidèles Argonautes arrivent pour récupérer la Toison d’or. Eux, les « Grecs » sont élégants et trendy, causant cash et sans décors. Yannick Renier joue un Jason petit séducteur arrogant. Et Médée en tombe pourtant irrémédiablement amoureuse, décidée à l’aider dans sa quête par la magie et à tout quitter pour lui. Elle (Claire Bodson), dans sa toute naïve jeunesse dévoile une très féminine animalité et transpire la sexualité.
Après un périple horrible, Jason et Médée s’exileront à Corynthe où ils fonderont une famille. Là commencera leur décrépitude, entre trahison, jalousie et rancunes insolubles. Jusqu’au meurtre des enfants et la mort symbolique d’une union impossible.

Si cette création switche clairement entre tragédie et comédie sociale, elle va en réalité encore plus loin. D’abord parce qu’elle propose une identification forte et floue en même temps. Les personnages sont proches ne nous mais relativement éloignés par leur dimension mythique incontestable.

Le texte se veut presque schizophrénique (dans l’acception basique) tant il caractérise des confrontations - plus que des rapports - au monde radicalement différentes (l’époque de la tragédie et maintenant).

Cette dimension particulière, la gestion scénique parvient justement à l’accompagner en une approche minimale laissant beaucoup de place à l’expression forte des voix et des corps.
Même le choix musical est bien pensé. Du Blues en live. Sans doute pour son côté ambivalent brut et complainte mélodique.

C’est intense et le plaisir est peut-être aussi de constater que le récit est toujours à réinventer.