Vendredi 21 juin 2013, par Dominique-Hélène Lemaire

Marivaudage moderne et intelligent

C’est l’été Bruxellons, courez voir « LES SENTIMENTS PROVISOIRES » de Gérald Aubert, un spectacle de la Comédie Claude Volter. Jeu de cache-cache sentimental et spirituel entre trois comédiens de carrière éblouissante : la sémillante Stéphanie Moriau, Jean-Claude Frison, – qui ne se souvient pas de son éblouissant Mazarin au théâtre Royal du Parc ? – et l’incontournable bon vivant, Michel de Warzee, le pilier de la Comédie Claude Volter en personne.

C’est ardent, bien mené, incisif, désopilant en diable, admirablement bien joué et serti dans un décor bucolique sur scène à en faire pâlir bois, lacs et jardins de la Woluwe. Le propos semble éculé : une rupture, …une de plus. Mais ô combien intelligemment actualisée dans son hystérique cuvée 2012. Hystérique et lâche ? Oui et totalement égocentrique comme c’est si souvent le cas. Cynique, même dans sa jolie critique du siècle qui voit un mariage sur deux s’évanouir sans l’ombre d’un regard en arrière et rivalise de créativité pour recomposer des familles en l’air.

Ici, heureusement pas d’enfant en jeu. Quoique…

La rupture qui vient du fond de l’horizon arrive à Marc, un homme charmant (Jean-Claude Frison), séducteur impénitent, écrivain bien installé dans son décor champêtre. Félix, son meilleur ami d’adolescence, qui déteste les petits week-ends à la campagne, les feux de bois, les parasols, les promenades en shorts, est l’affreux coupable. Le courageux Félix attend que ce soit Hélène qui annonce la rupture. Michel de Warzee excelle dans son rôle d’amant bougon. Mais ce qui est particulièrement intéressant c’est que les 10 ans d’amour sont contés à travers une série de duos qui se jouent à trois. L’originalité est que celui ou celle qui se raconte est absent des dialogues qui se jouent deux par deux, les trois personnages ne quittant jamais la scène. A la Tchékov ? Tour de force théâtral qui invite dans la psychologie profonde de chaque personnage et fait constater, de auditu, qu’il y a en permanence un double langage et un fossé immense entre ce que les personnages pensent, rêvent et ressentent … et les actes et paroles qu’ils posent « in real life » comme on dit à l’heure actuelle. Il faudra d’ailleurs toute une bouteille de champagne à Hélène pour oser se lancer dans la scène sublime d’enfant gâtée où elle se sépare. Dès cet instant le personnage de Marc effondré devient bouleversant de vérité et d’autodérision. Marivaudage moderne intelligent comme il se doit, l’aguicheuse Hélène a joué avec les sentiments pour s’élancer dans une liberté toute illusoire. On ne saura pas si l’issue est la solitude moderne ou un bonheur simple et compliqué à la fois, à la Jules et Jim. En définitive seul le rire est salvateur et le verbe aimer est très fragile, sauf en amitié.

Dominique-Hélène Lemaire