Vendredi 13 décembre 2013, par Dominique-Hélène Lemaire

Maîtresses femmes...

La pièce « Boeing-Boeing » de Marc Camoletti (1960) a été joué plus de 20.000 fois en français. Traduite et jouée de Londres à New-York en passant par Singapour, elle a aussi fait l’objet de plusieurs films au cinéma. A l’instar des fringantes héroïnes qui peuplent l’histoire, ce texte a donc fait le tour du monde. Il séduit encore toujours par sa tonicité, l’abondance des mensonges inextricables, les quiproquos et les malicieuses méprises, les chassés-croisés périlleux, les arrivées intempestives des dames et les interminables départs qui risquent à chaque instant de faire capoter le bel ensemble mensonger du Sieur Bernard. Au tour de Bruxelles d’accueillir ce joyau du rire dans une distribution détonante.

« Dona e mobile ! » Et si donc l’homme réussissait à se contenter d’une seule femme ? Rien que par le caractère changeant des femmes n’a-t-il pas là déjà, tout un harem à sa disposition ? Mais Bernard (un intrépide Thibaut Nève) n’est pas de cet avis et a besoin, au quotidien, de variété féminine palpable et concrète. Il n’est donc pas marié - la polygamie étant interdite - mais il s’est trouvé trois exquises fiancées étrangères. Sa vie est réglée sur les horaires d’avions qui lui amènent ses trois hôtesses de l’air à point nommé sans risque de fâcheuses rencontres. Il tient un agenda d’une précision diabolique. Une américaine, une espagnole et une allemande s’installent alternativement au logis, juste le temps de lui faire jouer le rôle de l’homme de leur vie … et de redécoller aussitôt. Carpe diem ! A part que toutes veulent lui extorquer un contrat de mariage !

Hélas tout est par terre le jour où son ami Robert (Antoine Guillaume) remonte de son Midi natal pour tâter de la capitale parisienne et s’installe chez lui. Mis dans le secret, il va donc être aux premières loges pour apprécier cette joyeuse façon de vivre et y participer bien malgré lui… car voici soudain que les compagnies aériennes ont acquis des appareils plus puissants et plus rapides. Qu’adviendra-t-il du bel équilibre galant ?

Nathalie Uffner signe une mise en scène remarquable, pleine de trouvailles. Jamais cela ne s’essouffle, le rythme devient de plus en plus endiablé, pas de danse couleurs locales à l’appui. Tous les dérapages sont magnifiquement contrôlés. Inutile de dire que les trois nationalités sont elles-mêmes une source inépuisable de délire humoristique. Les stéréotypes arpentent le plateau avec une rare candeur. Delphine Ysaye fait une Américaine haute en sensualité et en verbe, délirante d’assurance et de féminisme haut placé. Myriem Akheddiou incarne une brûlante Espagnole, Juanita, plus explosive et passionnelle que jamais, tandis que Catherine Decrolier (notre préférée) joue une Judith allemande totalement dévergondée et lascive qui fait tourner l’ami Robert en bourrique consentante. Sera-t-il le seul à l’être ?

Comme dans tout vaudeville qui se respecte, la bonne, devenue spécialiste en plats internationaux, est imperturbable (ou presque), admirablement revêche et grognon. Elle est le ciment indispensable à ce bel édifice. L’époustouflante Odile Mathieu est une maîtresse femme qui ne mâche pas ses mots et se lance dans la manipulation pour augmenter ses gages. Bernard, un manipulateur manipulé ? C’est drôle, spirituel, volubile, magnifiquement enlevé et distrayant à souhait. Et cela plaît énormément au personnel nostalgique de la Sabena invité dans la salle qui en profite pour remettre, qui son costume de commandant, qui son costume de chef de cabine vert sapin et bleu profond… et se rencontrer pour parler avec légèreté du temps passé et échanger avec un public attendri !
Dominique-Hélène Lemaire