Mercredi 19 mai 2010, par Edmond Morrel

"Loin de Bissau"

Un roman envoûtant de Dominique Loreau

"Loin de Bissau" : un roman qui se lit d’une traite. Il vous accompagne ensuite, longtemps,par la grâce d’une écriture qui réussit autant à dire qu’à évoquer.

Dominique Loreau est une figure attachante et discrète de la littérature belge. Elle a publié déjà un recueil de nouvelles « L’eau du bain ». Elle fait paraître quatre ans plus tard un roman « Loin de Bissau ». La romancière a choisi d’écrire en vers libres ce récit surprenant, qui va au cœur des sentiments de deux protagonistes, la narratrice, une cinéaste en recherche, et Dieter, un jeune allemand rencontré au bord d’un fleuve en Guinée Bissau. Le roman est accompagné de dessins qui en donnent une lecture singulière, celle de Lionel Vinche, un artiste qui a déjà accompagné de ses dessins des poètes comme Jean Pierre Verheggen, Max Loreau, André Balthazar…

Le lecteur est envoûté par l’histoire, envoûtement auquel contribuent la juxtaposition de dessins, la forme poétique de ce récit, et la disposition typographique du texte qu’impose ce choix autant stylistique qu’esthétique. Dans cet entretien Dominique Loreau nous dit ces choix, ces exigences qui touchent autant la forme que l’image du récit. On sait que Dominique Loreau est aussi cinéaste. Cela donne à son écriture une lumière et un rythme singuliers. Documentariste, la romancière inscrit ses personnages dans l’Histoire, ici, celle de la décolonisation, celle des rêves qui ont hanté une génération dans les années septante, mais aussi dans la géographie particulière de l’Afrique d’une part, et de l’Allemagne d’autre part. Dans les deux contrées, les cicatrices tracent encore des sillons qui, comme des fleuves, irriguent l’histoire qu’essaient de construire les deux personnages du récit.
La fin du roman ouvre au vertige, celui d’un choix qu’on ne fait pas et qui dirige ensuite le destin. C’est peut-être ce vertige-là que donnent à voir ces étranges dessins, de personnages qui me semblent dépourvus de regard… comme des Oedipe aux yeux crevés.

Un livre court qui se lit d’une traite, et qui vous accompagne ensuite, longtemps,par la grâce d’une écriture qui réussit autant à dire qu’à évoquer.

Edmond Morrel

Présentation du livre sur le site de l’éditeur :

« Sur une berge africaine, un homme et une femme se reconnaissent. Leur histoire commence là, faite de projets et de rêves d’absolus. De retour en Allemagne, leur vie commune se délite et fait naufrage contre les murs d’une prison bien réelle et contre ceux, invisibles, des rêves qui s’effacent (Philippe Simon). Dès ce moment-là, ils ne feront plus que se croiser, tentant maladroitement de reconstruire une idée de relation amoureuse ; avec en toile de fond les tensions politiques de l’après-guerre allemande.
Dominique Loreau offre ici un texte fort servi par une prose poétique toute en suggestion. 

Les images de Lionel Vinche nous parlent du couple tantôt uni, tantôt absent. Il donne, à proprement parler, corps aux personnages par la matière du dessin."

Le roman « LOIN DE BISSAU » vu par Philippe Simon :

« Il est allemand, elle est belge, ils se rencontrent en Guinée Bissau. Ils vont s’aimer difficilement. Le récit de Loin de Bissau pourrait se lire comme une histoire d’amour qui fait naufrage contre les murs d’une prison bien réelle et contre ceux, invisibles, des rêves qui s’effacent et disparaissent. Et ne sont plus que des rêves.
Une histoire d’amour qui se cherche dans cette valse hésitation où le désir d’une autre vie, ce goût premier d’une destinée rebelle, succombe sous les coups de l’absence et les vérités d’un ordre sans désordre. Usure du temps qui passe, fatigue des sentiments, les liens amoureux s’effritent et se diluent au profit d’une existence plus banale et comme sans consistance. Là où la mémoire des possibles révolus se confond aux souvenirs gercés des étreintes, les corps s’appellent toujours mais ne se trouvent plus alors qu’ils se rêvent encore.

Toute une vie en quelques lignes et surtout les fantômes de ces vies qui frémissaient de voir le jour dans la chaleur partagée des rencontres et des retrouvailles. Pourtant Loin de Bissau est bien plus qu’une simple chronique douce amère de ce qui ne fut pas. Lire Dominique Loreau, c’est faire d’abord et avant tout l’expérience d’une écriture magique dans sa puissance d’évocation comme dans sa simplicité. Plaisir d’écriture devenu plaisir de lecture, son art de dire, le style même de ses mots aspire littéralement le lecteur et le plonge dans une aventure où ce qui se lit se décline sur un mode personnel qui nous éveille à nous-mêmes.
Alchimie du verbe, suspension des ellipses, émotion de ce qui se devine loin, profond, caché derrière la trame romanesque, chaque éclat de texte qui compose Loin de Bissau a la perfection poétique d’une voix intérieure qui prend possession de nous et nous captive et nous laisse comme ébloui.
Il y a une vérité dans cette façon d’aller à l’essentiel, de surgir dans ce qui lie les mots en un geste de dépouillement qui ne garde d’eux que la voix qui les porte et les dépose en nous. Texture de l’indicible, fragments de ce qui autrement ne serait que silence, la manière de Dominique Loreau est invention d’un hors champ, d’un non dit qui nous devient personnel.
Ce qui ici trouble et appelle l’adhésion tient moins dans le récit amoureux de deux êtres qui s’éloignent l’un de l’autre que dans cette émotion, cette approche sensible de ce qui leur fait défaut. Dominique Loreau ne propose aucune réponse à cette intrigue de l’éloignement, à cette dépossession de soi même mais par la finesse de son verbe elle nous fait exister sous forme d’émotion ces questions qui cherchent sans cesse à rompre notre isolement, à faire de nos solitudes autre chose qu’une faillite, une absence à la vie.
Appréhension du vivant, réflexion sur ce qui nous tient debout, Loin de Bissau est de ces petites merveilles qui nous donnent le goût de la vie et nous gardent en vie, pas mort, pas mort du tout. »

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