Vendredi 22 septembre 2017, par Dominique-Hélène Lemaire

Les copains d’abord ?

Merveilleux partage de complicité : dans cette comédie de boulevard exclusivement masculine, Max (Bernard Yerlès), Paul (Bernard Cogniaux) et Simon (Alain Lempoel) sont amis depuis 35 ans dans l’histoire contée par Eric Assous, comme dans la vie. Ils adorent leurs vacances annuelles et escapades sans leurs femmes, à moto, au disco, au foot ou à taper joyeusement le carton. Chacun a une carrière réussie et tous semblent avoir des vies parfaites, jusqu’à cette soirée-cartes où Simon, arrivé largement en retard et complètement bituré, annonce à ses amis qu’il vient d’étrangler sa femme, Estelle, après une dispute particulièrement flamboyante. Max et Paul sont horrifiés par la confession de Simon, et reculent quand Simon leur demande entre deux hoquets, de mentir sur l’heure d’arrivée à la soirée et de lui fournir un alibi pouvant le disculper du meurtre passionnel. Les deux hommes vont-ils ou non le livrer à la police ? Les copains d’abord, non ?

Quelles sont les limites de l’amitié, à quel moment se désolidarise-t-on ? Connait-on vraiment les alter ego ? Les hommes ne préfèrent-ils pas mentir ? Quand commence la lâcheté ? La soirée-cartes entre amis n’a pas lieu devient vite un tribunal à huis-clos devant le geste irréparable de leur ami. Mais la comédie policière se révèle être surtout une comédie de mœurs rondement menée. C’est en fait l’occasion pour chacun de vider son sac de mettre à nu les frustrations de chacun vis-à-vis de leurs femmes respectives : Estelle la colérique, Karin-qui-dort, et Magali c’est-fini ! Et avec quelle ironie !

Panique à bord, no joke, la tension est franchement palpable dans ce morceau de théâtre parisien divertissant. Max a beaucoup de charme, de la carrure et des positions carrées. Paul, qui déteste les conflits a l’art d’arrondir les angles. Simon, coiffeur de son état, amoureux nostalgique de la jeunesse - c’est écrit sur son T-shirt - n’est-il qu’un vil manipulateur ? Les trois acteurs provoquent des rires généreux malgré la gravité de la situation, et la pièce monte en crescendo au fur et à mesure que l’on prend conscience que les apparences sont plus que trompeuses et que chacun devrait balayer devant sa porte avant de juger l’autre. Deux scènes d’anthologie burlesque - loin de nous l’idée de les révéler – provoquent une adhésion totale au jeu de Bernard Cogniaux et de Bernard Yerlès puisque le meurtrier cuve son vin au cours de cette nuit blanche pour les deux autres. Le décor de huis-clos lisse et raffiné de l’appartement de Max joue sur le féminin bien rangé… malgré l’absence de femme au logis. Pas un seul coin pointu : du divan à la bibliothèque en rotonde qui abrite jusqu’au plafond la collection légendaire de vinyles de tous nos chanteurs et poètes d’antan ! Vous êtes plutôt Brassens ou Nougaro ? On sera totalement : Alain Lempoel, l’homme aux chaussures rouges !
Dominique-Hélène Lemaire