Mercredi 28 septembre 2016, par Dominique-Hélène Lemaire

Le poète a dit la vérité !

"Je m’appelle Federico García Lorca. Je suis né en 1898 près de Grenade. Grenade mes amours, Grenade blanche, Grenade mauresque, Grenade,
ma Grenade, Grenade des neiges, de l’olive et du vin. Je suis mort en 1936. Près
de Grenade aussi. Grenade pillée, déchirée, violée. Grenade noire, chrétienne,
balayée par le bruit des fusils et le silence des poignards dans la gorge."

Un texte époustouflant écrit en hommage à F.G.Lorca, vibrant de résistance à toutes les dictatures, 5 comédiens, de la musique, de la tension, et tant de sincérité dans le jeu ! Une création du théâtre de la Clarencière et un superbe spectacle, comme toujours ! Avec Laurence Briand, régisseur et actrice passionnante.

Il y a 80 ans…

Le poète et dramaturge espagnol, ami de Manuel de Falla, Luis Buñuel, Salvador Dalí, également peintre, pianiste et compositeur avait 38 ans quand il fut assassiné le 19 août 1936, il y a 80 ans, à Viznar près de Grenade, par les milices franquistes. Il s’appelait Federico García Lorca.
Lorca, le vagabond du verbe… plutôt Laurence Briand la vagabonde, ne veut pas mourir. Il/Elle n’est pas un(e) hérétique ! Et pourtant son procès se tient bien au cœur souterrain de la Clarencière, un mur noir taché de sang plus noir encore, devant une salle comble et silencieuse. La pétulante Laurence Briand dans le rôle de Federico est entourée de François Mairet, Ruy Peres, José Peres et Marguerite Topiol.

A la lumière de cierges, l’audience est prête à suivre le protocole habituel de la mise en accusation de l’hérétique, comme l’étaient avant le poète andalou, les Juifs, les Marranes, les Cathares. Voici démontée la mécanique bien rodée d’un procès d’Inquisition, avec toutes ses étapes qui vont de la présentation de l’hérétique, de celle de l’Inquisiteur, de l’autodafé - temps de grâce pour l’« actus fidei » à l’exécution et à la mise à l’index des œuvres du poète en passant par l’indispensable délation. Après abjuration des convictions et des écrits de l’accusé, tortures à l’appui, on passe à l’application des peines dont on ne ressort jamais vivant et les écrits sont brûlés sur la place publique. Tout cela ne se passe pas au Moyen-Âge, comme on pourrait le penser, mais il y a moins d’un siècle, dans la très sainte et catholique Espagne franquiste, que des milliers de personnes ont dû quitter pour sauver leur vie et se réfugier dans d’autres pays.

Jugements sommaires, exécutions sanglantes.
Entre 1998 et 2001 Les talibans détruisirent les 55.000 livres rares de la plus vieille fondation afghane et ainsi que celles de plusieurs autres bibliothèques publiques et privées. Au Mali en janvier 2013, en Irak en 2015, l’organisation djihadiste Etat Islamique brûle 2000 livres à Mossoul. « Art is the signature of civilizations. » La Turquie ne se prive pas d’user de méthodes similaires en 2015-2016. La meilleure couverture de la dictature, c’est la foi ; la meilleure couverture de l’oppression de la femme, c’est encore la foi.

Dans ce spectacle où s’affrontent les 5 comédiens exaltés, le spectateur est plongé malgré le sujet terrifiant, dans la douceur de vivre andalouse par le verbe poétique et la beauté de la gestuelle. On y découvre en effet une très attachante Marguerite Topiol. Elle danse, chante, mime, raconte un rêve de femme libre et belle. Elle est un modèle de bonheur et de joie de vivre. Elle est un modèle de larmes versées pour la terre qui l’a vu naître. Car on plonge aussi évidemment dans la manipulation exécrable des tribunaux d’exception qui pratiquent une justice expéditive et destructrice, souvent aux noms de dieux ou d’idéologies meurtrières. Il faudrait se rendre compte qu’aucune dictature n’a de place pour la femme. Hommes et femmes, devraient s’en convaincre. Si non, partout et toujours, la femme sera reléguée, privée de liberté de parole et d’action, interdite de toute manifestation de libre-arbitre sauf à être l’esclave de l’homme. Voilà ce que toutes les dérives extrêmes nous proposent. Voilà ce qu’il est primordial de combattre.

La pièce se déroule dans les tonalités chaudes des rythmes espagnols, la mélodie de la langue espagnole est fortement présente et chante la nature et la beauté. Même si on n’est pas bilingue on a l’impression de tout comprendre ou presque : la magie de l’interprétation ? La magie du lieu, qui oblige les comédiens à donner la quintessence de leur art. Chaque fois que l’on quitte La Clarencière, on a goûté une large rasade d’intense théâtralité de proximité qui vous pénètre et vous enivre jusqu’au fond de l’âme. Remercions son infatigable directrice, Fabienne Goovaerts qui trouve toujours la manière de galvaniser la pensée ou le cœur car son théâtre est fait, ici ou ailleurs, pour réenchanter le monde : le poète a dit la vérité…
Dominique-Hélène Lemaire