Samedi 23 octobre 2010, par Jean Campion

Le Pouvoir, une drogue dure !

"Il n’a pas encore tué sa mère, sa femme, ses gouverneurs, mais il a en lui les semences de tous ces crimes." (Racine, Seconde préface de Britannicus). Cette cruauté naissante de Néron, son âme despotique vont le pousser à défier sa mère, l’orgueilleuse Agrippine, et à déclencher un combat sans merci. Une lutte féroce pour le pouvoir, dont la violence est remarquablement orchestrée par la mise en scène audacieuse et précise de Georges Lini.

Agrippine est aux abois : son fils Néron, dont elle a favorisé l’avènement, au détriment de son demi-frère, Britannicus, le prétendant légitime, échappe à son contrôle. Il ose gouverner, sans la consulter. De plus, il convoite et fait enlever Junie, la femme qu’aime Britannicus. Devant ce coup de force, la mère dominatrice pressent sa disgrâce. Chantage, jeux d’alliance, manipulations, conseils perfides, complots vont plonger la cour dans un climat délétère. La soif du pouvoir corrompt.

Les personnages montent et descendent les rampes d’une imposante piste de skateboard. Minés par le doute et la précarité de leur situation, ils se précipitent d’un bord à l’autre. Comme l’ampoule qui se balance au-dessus de leur tête. Des cavalcades pesantes, aveugles, obstinées qui
balisent l’action et renforcent la tension dramatique. Les protagonistes de la tragédie ne quittent pas la scène. Ni l’esprit de leurs ennemis. Comme le soulignent certains regards venimeux. Une présence permanente qui augmente l’impact de plusieurs scènes. C’est sous les yeux implacables de Néron que Junie cède à son chantage, en désespérant Britannicus.

Essoufflés par leurs efforts physiques, les personnages libèrent la pression qui les étreint, dans des échanges abrupts. Quand Agrippine éructe sa rage impuissante, elle se lâche, en ne faisant pas "sonner la rime". En revanche, dans ses interventions très dignes, Burrhus (incarné par Luc Van Grunderbeek) respecte la musique des alexandrins. Priorité à la vérité des sentiments. Le clair-obscur des lumières, l’accent déchirant des ponctuations musicales, le rougeoiement des costumes, en harmonie avec la rouille du sol, se liguent pour secréter une atmosphère sanglante.

Le metteur en scène exploite efficacement les courbes du décor, en situant souvent les comédiens à des hauteurs différentes. Ce décalage fait ressortir l’oppression exercée par le personnage dominant. Victime de l’amour tyrannique de Néron, Junie ne parvient pas à protéger Britannicus. Elle est trop fragile, trop sincère, pour survivre dans ce monde empoisonné. Anne-Pascale Clairembourg nous communique sa détresse, avec une sensibilité à fleur de peau. Un animal politique blessé et donc redoutable : c’est l’image d’Agrippine qu’impose avec talent Valérie Lemaître. Prête à se jeter, toutes griffes dehors, sur son fils ingrat, elle domine sa rancoeur, étouffe sa jalousie et tente de s’accrocher au pouvoir par d’habiles manoeuvres. Didier Colfs campe un Néron terrifiant. Son jeu sobre et maîtrisé montre que, chez le jeune empereur, l’égoïsme, l’hypocrisie, la froideur, l’instinct de domination vont tuer toute possibilité d’aimer. Le monstre sort de sa coquille !
Loin des représentations amidonnées d’un grand classique français, ce spectacle flamboyant, plein de fureur, "shakespearise" la tragédie de Racine.