Vendredi 25 septembre 2015, par Dominique-Hélène Lemaire

La réponse ? C’est l’Homme !

La tragédie du savoir et de la fatalité commence lorsqu’Œdipe apprend que la peste qui sévit dans la ville de Thèbes cessera dès que la mort de Laïos sera vengée. Œdipe a été recueilli par un berger et confié à Polybe roi de Corinthe et sa femme Mérope. Mais à l’âge adulte, ignorant de sa véritable naissance, lors d’une rixe, il apprend qu’il est un enfant trouvé. L’oracle de Delphes lui révèle alors qu’il tuera son père et couchera avec sa mère. Craignant pour les siens, il ne rentre pas à Corinthe et c’est sur le chemin de Thèbes qu’il rencontre Laïos, qu’il tue suite à une violente querelle. Œdipe sauve alors la ville de Thèbes de la voracité du Sphinx en répondant à sa fameuse énigme. Les Thébains reconnaissants donnent en mariage à Œdipe la veuve de Laïos et Œdipe devient roi, Turannos en grec ancien. Mais voilà que la peste ravage la cité. Œdipe, à la fois juge et coupable, décide de tout faire pour sauver son peuple et punir le meurtrier. Cela passera par son sacrifice car le destin est inexorable. Ainsi que le chante le chœur, « le Temps qui voit tout, malgré toi, t’a découvert ! ». Tout est joué d’avance. Merveilleusement, par le Théâtre en Liberté.

Œdipe est le lieu de recoupement entre grandeur et misère, image de notre condition humaine, une condition tragique. C’est dès la première scène déchirante, un homme de compassion, mais le héros n’a aucune prise sur le Destin scellé par les Dieux. Il souffre avec majesté, stoïquement courageux et désespéré devant les malheurs et les révélations qui s’accumulent. Thèbes est l’image pour Sophocle (411 av. JC) de sa ville d’Athènes profondément divisée contre elle-même, en proie aux guerres, victime de scandales et procès avant-coureurs de catastrophes, en butte à a crise morale et politique d’une démocratie décadente. Qu’ajouter de plus ? Ceci ne vous fait-il pas penser à notre Europe ?

Et la force théâtrale extraordinaire de la juste mais inutile colère d’Œdipe est là pour nous émouvoir au plus profond de nous-mêmes, en tant qu’individus et en tant que citoyens. Daniel Scahaise, dont c’est, à l’issue d’une formidable carrière, la dernière mise en scène pour le Théâtre des Martyrs, est passé maître dans l’adaptation du théâtre antique à la scène contemporaine. Fluidité, fidélité au texte, humour, humanité, respiration tragique, tout y est. « Œdipe, c’est l’homme par excellence, celui qui se heurte au chaos de la vie et qui tombe le plus bas. Comme Antigone, il représente le parcours du combattant humain. Ils font tout pour trouver un chemin lumineux, et ils se ramassent tous les embruns, tous les écueils, mais ils se relèvent, ils font front. » On est devant une fête spirituelle de l’humanisme.

Le contexte rituel et la présence du chœur, regard et parole publique démultipliée, renouent avec les sources du théâtre antique et celles de notre civilisation. Le jeu des lumières, les chants, les percussions, les voix, la flûtiste, donnent un frisson lyrique au drame. Un rideau transparent, balayé par de belles projections poétiques évoquant le voyage initiatique d’Œdipe, sépare l’espace de l’action et celui de la réflexion. La scène est un espace incandescent, brûlé par une lumière aveuglante, parsemé de roches qui évoquent des cités en ruines. Quelques chaises éparses. Au centre un somptueux olivier vivant, lieu de pouvoir, de justice et de sagesse devant lequel s’affrontent les passions et la raison humaine.

D’une puissance dramatique extraordinaire, Créon (Stéphane Ledune), le frère de Jocaste, Œdipe (Christophe Destexhe), Jocaste (Hélène Theunissen), Tirésias (Bernard Marbaix) fonctionnent comme les engrenages d’une machine infernale - selon les mots de Cocteau - dont les tensions et la vérité psychologique ne cessent de monter en crescendo. Le récit par Bernard Gahide du suicide de Jocaste se travestit d’une nausée magnifique. Brûlante fresque qui marque durablement et profondément. C’est le couronnement d’une carrière théâtrale de quelqu’un à qui, Jacques De Decker, Secrétaire perpétuel à l’Académie Royale de Langue et de Littérature Française, voue non seulement de l’amitié mais une « gigantesque admiration »... qui est la nôtre aussi : hommage et respect à Daniel Scahaise.

Dominique-Hélène Lemaire