Lundi 19 octobre 2020, par Jean Campion

La politique spectacle, un poison sournois

Auteur d’une quinzaine de pièces, Marius von Mayenburg aime provoquer les spectateurs. Pas question d’écouter un sermon, comme à l’église. Ainsi, dans "L’Enfant froid", il se sert de situations grinçantes et de personnages pathétiques, pour démystifier la famille et faire voler en éclats nos valeurs. Thibaut Wenger, qui avait mis en scène cette comédie décapante, nous propose aujourd’hui la création en français de "Pan !". Une farce mordante que von Mayenburg a écrite en 2017, comme "une réaction allergique" à l’élection de Trump et à l’omnipotence des tyrans machistes comme Erdogan, Orban, Poutine...

D’emblée, cet homme-enfant nous impressionne par son assurance. C’est lui qui, en orchestrant le spectacle, justifiera son irrésistible ascension. Il se fiche de ses ancêtres huguenots et germains, mais se réjouit de s’appeler Ralf Pan. PAN ! (Peng en allemand), le coup de feu qui fait triompher les solutions simples. Durant sa grossesse, Vicky et son mari Dominik rêvent d’un enfant roi, au destin exceptionnel. Aussi, quand la sage-femme et le docteur prétendent que "ce sont des jumeaux", les parents refusent farouchement de les croire. Ralf confirme qu’il était seul dans l’utérus. Mais il mord allègement le cadavre de sa petite soeur. Idolâtrant leur petit génie, les parents bobos cèdent à tous ses caprices. Tant pis pour le camarade de jeu et le prof de violon ! Les amis de Ralf ne les inquiètent pas. Et pourtant son dealer d’armes flatte son goût pour la violence et Reinhold Schmitz, le voisin qui bat sa femme, exalte sa misogynie.

Vicky est une femme qui nie la réalité. Quand Dominik lui montre des images compromettantes de leur fils au lit avec la baby-sitter, elle s’en prend à son mari : par ce montage, il cherche à cacher SA faute. On liquide le problème, en "chatifiant" la baby-sitter. Priorité aux apparences ! Altruiste, Vicky héberge des femmes battues dans sa cave. Pour alerter l’opinion, elle fait appel à Tom, un journaliste de télé. C’est en exhibant le dos lacéré d’une martyre qu’on fera pleurer le public. La bienséance s’appuie sur le langage publicitaire. Slogans et images deviennent de plus en plus envahissants et le spectacle bascule dans le reality-show.

Même si par moments Pan reste dans l’ombre, il s’affiche bien comme le boss de cette émission de télé-réalité. Prêt à tout pour l’emporter dans le concours de Miss Univers, comparable à une élection présidentielle, il exploite les médias. Afin de surprendre le public par des propositions à contre-courant du politiquement correct. Son machiavélisme transforme ses adversaires en tristes marionnettes. C’est en misant sur son entrain et son sex-appeal qu’une concurrente espère gagner. Image machiste, combattue par une spectatrice tremblante de colère, qui défend l’honneur des femmes. Sa diatribe passionnée tranche sur la médiocrité du show.

Après nous avoir éclairés sur l’enfance de Ralph, la pièce n’obéit plus à une progression claire. Les capsules du passé et le talkshow télévisé s’entremêlent. Des séquences accrocheuses font de l’ombre à d’autres plus ternes. Mais le rythme endiablé, imprimé au spectacle par le metteur en scène Thibaut Wenger, masque cette faiblesse. Emile Falk-Blin incarne le monstrueux Pan avec placidité. Imbu de sa supériorité, il trouve la vie ennuyeuse. Il veut que ça bouge et se montre de plus en plus raciste et violent. Sans rencontrer la moindre opposition. Pourquoi n’ose-t-on par lui tenir tête ? Par leur jeu, parfois très caricatural, les autres comédiens (Nina Blanc, Pauline Desmet, Léonard Berthet-Rivière, Titouan Quittot, Fabien Magry) soulignent la servilité de ces victimes consentantes. Des pantins éblouis par le sensationnel et prêts à approuver des solutions radicales aux problèmes complexes. Marius von Mayenburg, pour qui "Le monde est recouvert d’humanité comme un fruit de moisissure.", stigmatise les démagogues et leurs gesticulations triomphantes. Même si la politique est lente et ennuyeuse, elle est préférable à un miroir aux alouettes.
Jean Campion