Mardi 26 novembre 2013, par Dominique-Hélène Lemaire

La mise en abîme qui sublime

Charmés de retrouver le duo Laure Voglaire, Laurent Capelluto, nous avons été séduits par le jeu plein d’intelligence et de finesse de l’équipe de l’Infini théâtre (Compagnie bruxelloise de 25 ans d’existence) et celui de Daphné d’Heur dans le rôle d’Elvire, la suivante. Voici Le Cid.

Rodrigue et Chimène : deux êtres épris l’un de l’autre qui seront grillés à petit feu sur l’autel de la gloire et du devoir. Rodrigue va-t-il laver l’affront fait à son père et tuer le père de Chimène ? Il choisit la solution héroïque qui lui conserve l’admiration de sa Chimène mais il s’empêche ainsi de l’épouser à jamais. La barbarie du système de l’honneur du clan force Chimène à demander vengeance et à faire immoler le seul homme qu’elle aime. L’Infante, secrètement amoureuse de Rodrigue, elle aussi, s’est pliée à la règle des convenances et ne s’est pas autorisée à aimer plus bas qu’elle ! Elle a donc « offert » Rodrigue (Laurent Capelluto) à Chimène (Laure Voglaire). Les rebondissements imprévus rendent un espoir insensé à L’Infante (une très impressionnante France Bastoen) qui est à nouveau tourmentée par la folie d’amour… jusqu’à cette scène inoubliable d’extase en solo. En ce qui concerne Chimène - victime de l’orgueil de son clan et de ses principes inébranlables - elle est prisonnière de son devoir et la préservation d’une image de perfection se met en travers de l’amour avec une constance effroyable. Seul un roi avisé pourra changer la loi, défaire les codes barbares et faire retrouver Raison … et Amour.

Modernité. Qui de s’échauffer, qui de se rafraîchir, de se précipiter en retard, une rose ou un sachet de provisions à la main : dès le début du spectacle, le spectateur se trouve confronté à un long prélude muet d’allées et venues des comédiens qui se préparent au tournoi verbal. Dominique Serron, la metteuse en scène ne recherche nullement l’illusion théâtrale, elle a choisi de privilégier l’énergie créatrice de chacun, le corps et la parole pour exprimer la violence des sentiments emprisonnés dans le texte de Corneille. Ni décor historiciste, ni même de sage neutralité avec un plateau nu et épuré. Le pourtour du plateau est encombré par le matériel quotidien utilisé par les comédiens lors ds répétitions : de la table de repassage, à la carafe d’eau fraîche pour se désaltérer. Ils se changent, se maquillent, se sustentent, s’ébrouent, se retrouvent le texte à la main.

Intensité. Et puis tout d’un coup on assiste au jaillissement du jeu dramatique qui fait fuser l’émotion. Le spectateur est auditeur libre d’une répétition, d’une réelle séance de travail, que l’on peut imaginer évolutive. Déjà que les personnages ne sont pas interprétés par les mêmes comédiens tous les jours ! Donc le seul point d’appui où se construit peu à peu le spectacle est cet environnement naturel dans lequel baigne le comédien, un envers de décor invisible ou imaginaire. L’énergie du texte de Corneille se libère à mesure. Comme s’il s’agissait d’un concert dont on ne possède plus les instruments anciens, les comédiens ont pour tâche de trouver au fond d’eux-mêmes l’authenticité du texte. La troupe est un faisceau d’énergies portées par le rythme parfait de l’alexandrin. Cette caravelle qui vous embarque dans l’ivresse de la langue. Voilà un centrage sur la parole et le corps sans aucune autre distraction.

Authenticité. Alors le lyrisme devient viscéral. Les coups de talons fâchés et cadencés, les gestes ibériques millénaires se réveillent et le flamenco est au rendez-vous. Le corps prépare le jaillissement de la parole. Ces parties dansées sont des moments intenses de ressourcement et des moments de concentration et d’unisson extraordinaire, chaises à l’appui ! Comme pour reprendre après ces respirations rythmiques le texte avec plus de vérité encore. Il y a ce tango particulier où chacun est face à une chaise de bois. La dure réalité ? Le sol du plateau rugit sous le questionnement, sous la douleur de la décision impossible. C’est le drame du choix impossible. C’est un aller-retour dans l’introspection : entre la vie et la mort, entre la vengeance et l’amour. Ainsi s’allume le feu dramatique qui dévore chacun des personnages et qui gagne peu à peu le spectateur pris dans les flammes vives de la création artistique.

Le drame est incandescent, vécu par chacun avec vérité absolue. Sous la magnifique direction artistique de Dominique Serron, metteuse en scène.

Dominique-Hélène Lemaire