Vendredi 1er mars 2013, par Dominique-Hélène Lemaire

La guerre aux extrémismes

C’est une heureuse reprise. L’année dernière Jean Vilar affichait complet. Et on le comprend. Malgré les affiches criardes, c’est beau et succulent comme, Mmmm ! … de la belle nouvelle cuisine. Les plats se succèdent sur le plateau devant trois immenses paravents japonais lumineux qui évoquent le bureau d’astronomie à droite, le salon au centre et la salle à manger à gauche. Quelques meubles épars, rescapés de l’époque des rois, flottent dans les savants jeux de lumière de Jacques Magrofuoco. Le mot « savant » ici n’est pas de trop et souligne le propos, avec bonheur. Armand Delcampe signe une mise en scène burlesque et audacieuse. La distribution est rôdée et déborde d’énergie.

Dès le début, le décor surprend. C’est l’éblouissement de tout l’univers étoilé, cependant qu’une lune rousse se demande qui, du féminin ou de masculin, l’emportera ! Ensuite le papier translucide des paravents se transforme en aurore, fixant les teintes pêche et fuchsia des robes 1920 des doctes dames. Il enchaîne ensuite dans les tons vert tendre les reflets irisés de paysages aquatiques aux lotus et chrysanthèmes stylisés. Les personnages vont, viennent et disparaissent derrière les paravents en ombres chinoises et musicales des années folles.

Mais il n’y a pas que ce décor épuré et les costumes fauvistes de Gérald Watelet qui subjuguent le spectateur. Les amoureux d’abord : Clitandre (Julien Lemonnier) a des allures de Gatsby le magnifique, l‘argent en moins ! Et Henriette (Agathe Détrieux) n’a de précieux que le nom, le reste est grâce et intelligence car le chouchou de Molière a tout pour plaire.

Il y a le jeu extraordinairement puissant de l’impuissant Chrysale, mené par un surdoué de la scène, Patrick Brüll. Ce dernier est au mieux de sa forme et n’aurait pour rien au monde revêtu perruque à boucles, escarpins, bas blancs et pourpoint à rubans. Le voilà royalement sanglé dans une splendide veste de velours, rouge de la colère qui gronde, habit qu’il a bien l’intention de troquer contre un vêtement sobre de son choix quand enfin, il reprendra son pouvoir usurpé.

Car il s’agit bien de cela : de l’usurpation du pouvoir par les femmes. Le mari veut, quel que soit le siècle, une femme dans son lit et des mets délicieux servis à l’heure, pour son dîner. Il n’a cure de sciences, de latin, de grec et de philosophie. Les vers et la littérature l’emplissent de bile à tel point qu’on le verrait bientôt dépérir. Pour peu, on aurait pitié de lui !

Ce qui est vrai c’est la guerre aux extrémismes menée avec détermination et bon sens par Molière. Qu’il s’agisse de la préciosité ridicule des courtisans dévorés par le désir de pouvoir, ou de celle de trois péronnelles en folie qui se trémoussent devant le dieu Grammaire, la muse Poétique et les Galimatias de tout poil, il s’agit d’une même Folie. Nuisible à la bonne gouvernance, à la justice et au bonheur de tous. Voyez comme est traitée la pauvre Martine au naturel frappant (l’excellente Marie-Line Lefebvre) ! N’êtes-vous pas indignés ? Et Notre Monde moderne n’a-t-il pas ajouté quelques folies en plus ? La folie sexuelle, la virtuelle, la religieuse, l’économique… Mais où donc est passée la réalité ? Et si Molière, par aventure nous revenait sur terre, il serait bien mari de tous ces excès et de ces extravagances fantasmagoriques. Des postures, toutes aussi ridicules. L’érotomane Bélise campée par Cécile Van Snick décroche moquerie, rires et gloussements à chacune de ses répliques ! Le Trissotin de Pierre Poucet est en tout point odieux et exécrable à souhait, personnage grandiloquent (au sens étymologique, s’entend), à l’affût bien sûr, du moindre profit.

Molière a donc raison. Les maris en perte de pouvoir évident sont réconfortés d’entendre les discours de Chrysale. Les filles (à marier ?) qui préfèrent l’amour à l’argent et les plaisirs de couple et de famille à l’érudition, sont ravies de pouvoir faire un pied-de-nez à leur Philaminte de mère-"femme des années 80", ainsi qu’ à leurs sœurs rivales ! A moins que tout ce beau monde, femmes, enfants et maris ne fassent fi du discernement, de l’harmonie des alexandrins de l’illustre homme de théâtre et ne soient devenus sourds à ses savoureuses mises en garde verbales. Mmmm !

Dominique-Hélène Lemaire