Lundi 23 décembre 2013, par Dominique-Hélène Lemaire

La fête aux boulevards

Cette saison, Bruxelles fait la fête aux boulevards. On a mis en scène un bouquet de vaudevilles étincelants, pas moins d’une douzaine. Un antidote contre la dureté des temps ? La similitude des époques, si bien raillées par James Ensor ? « Tailleur pour dames » de Georges Feydeau n’échappe pas à la règle des bons mots, de la vivacité du verbe, du langage perlé ou diamanté, à vous de choisir ! La caricature sociale correspond bien à notre 21e siècle débutant… L’emprise de l’argent, la souveraineté des vanités, les appétits du pouvoir couplés au sexe bien plus qu’à l’amour. La volatilité des couples, sans nul doute, une nouvelle moralité ! Le cynisme, le sarcasme et le rire libérateur sont restés les mêmes dans notre monde survolté. La langue chatoyante, par contre, est moins courante à notre époque. Chez Feydeau elle prend des airs féeriques et fait grand bien à entendre !

C’est ainsi que malgré le nombre d’œuvres proposées on se presse au guichet pour aller voir « Tailleur pour dames » de Georges Feydeau, au théâtre des Martyrs. C’est une toute jeune compagnie qui a monté ce chef d’œuvre : « La Compagnie des abîmés » °2005. Ils sont réjouissants, d’une tonicité et d’un enthousiasme contagieux. Nous les avons vus dans leurs débuts au Théâtre Mercelis avec "Venise sous la neige". Un spectacle délirant à propos de Chouchous et de Chouvénie qui met en scène un dîner de couples où l’une des convives s’invente une langue et un pays imaginaire. La soirée prend alors une tournure très houleuse et tout vole en éclats comme dans tout vaudeville qui se respecte.

Leurs talents explosent dans cette interprétation magistrale et savoureuse de « Tailleur pour dames ». Le décor ? Couleur « 50 shades of grey », cela vous dit quelque chose ? Il cache dans ses jupes des portes qui claquent tout à fait invisibles. Le plateau est une case d’un damier noir et blanc où vont s’entredéchirer messieurs et dames broyés dans le laminoir burlesque de l’infidélité. Jeu de dames oblige ! Les costumes aussi sont dans les teintes de gris noir ou blanc, à la façon des films muets. Esthétique très graphique et dictions parfaites virevoltent autour d’un divan rouge et rond comme une pomme perfide. Au deuxième acte, quelques notes de bleu, le septième ciel ? …Dans un entresol improvisé, atelier de couturière désaffecté. Ah les voilà dans de beaux draps, ces personnages déchaînés, splendidement costumés, ayant tous troqué leurs identités pour camoufler leurs méfaits conjugaux ! Unchain my heart ! Il faut suivre ! Monsieur Machin, vous connaissez ? Médecin ou tailleur ? Enlevez le bœuf, c’est de la vache ! Qui connait encore l’expression ? Allez vous ressourcer dans ce bonheur de scène de haute voltige ! Au troisième acte, retour à la case départ : vivent les postures et les impostures ! Trois incomparables couples de scène : l’irrésistible Justine Plume et Gauthier de Fauconval, Cédric Lombard et Sylvie Perederejew, Nicolas Mispelare et Elisabeth Wautier et deux personnages totalement désopilants, la tyrannique Claudie Rion et Etienne, l’inénarrable valet, Mychael Parys. A nouveau une splendide mise en jeu par Victor Scheffer, maintenant dans la très belle grande salle du théâtre des Martyrs !

Dominique-Hélène Lemaire