Mardi 19 mars 2013, par Dominique-Hélène Lemaire

KANDINSKY & RUSSIA, Du 8 mars au 30 juin 2013 aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique.

Kandinsky, un prophète de la couleur...et de l’âme russe

C’est la première fois que cette collection de 150 œuvres sera montrée en Belgique. Elle témoigne de la complexité d’un artiste habité à la fois par le courant symboliste russe, la culture grecque, la métaphysique allemande, la spiritualité orthodoxe et l’ésotérisme.

C’est la première fois que cette collection de 150 œuvres sera montrée en Belgique. Elle témoigne de la complexité d’un artiste habité à la fois par le courant symboliste russe, la culture grecque, la métaphysique allemande, la spiritualité orthodoxe et l’ésotérisme.


De double ascendance mongole et slave, Kandinsky est né à Moscou en 1866 et passe son enfance au sein d’une famille aisée à Odessa. Il suit des cours de musique, d’allemand, achète ses premières couleurs…voyage. En 1886 il choisit des études de droit et d’économie politique. En 1889, il participe à un voyage d’étude dans la province de Vologda, à 500 Km de Moscou pour étudier les coutumes relatives au droit paysan. C’est là qu’il a son premier éblouissement artistique en visitant une isba.

« Jamais dans ma mémoire je n’oublierai les grandes isbas de bois à deux étages avec leur samovar brillant à la fenêtre… » Il a pu contempler en face le miracle de la spiritualité en regardant émerveillé, « le coin rouge » dont le nom signifie en russe « bel angle rouge » rempli d’icônes, d’images accrochées peintes ou imprimées. Une petite lampe rouge brillait fidèlement pour le recueillement. Il décide alors que ses tableaux devront recréer la même impression magique qu’il a ressentie dans l’isba le jour de cette visite mythique. Un vibrant appel spirituel semble fuser des icônes à fond doré qui peuplent sa vie intérieure. Il s’agit d’un regard vivant qui semble être enchâssé dans la forme.

En 1896 il refuse une chaire de droit en Russie et commence des études de peinture à l’âge de 30 ans à Munich où il étudie à l’Académie des Beaux-Arts.
Pendant l’été 1911, Kandinsky a l’idée de constituer un recueil de textes sur l’art moderne avec ses amis artistes à Munich. Avec Franz Marc il choisit le titre : Der blaue Reiter. En effet les deux artistes adorent le bleu. C’est la masculinité, et la spiritualité. Tous deux sont à la recherche de l’être absolu. Marc aimait les chevaux, et lui les cavaliers. Kandinsky aimait beaucoup la figure du chevalier et en particulier celle de Saint-Georges terrassant le dragon, héritage du Saint-Empire romain germanique. Pour Wassily, le cavalier représente l’artiste libéré du passé et du carcan des traditions. Le cheval représente le talent de l’artiste. Il porte le cavalier avec impétuosité et vitesse, mais c’est au cavalier de guider sa monture. L’artiste doit apprendre à connaître de mieux en mieux ses compétences et repousser ses limites comme le cavalier le fait avec son cheval. Ces artistes voudraient imaginer un art qui ne connaîtrait « ni peuple, ni frontière, mais la seule humanité. »

C’est en 1911 que Kandinsky peint « Tableau avec cercle » (Bild mit Kreiss) un tableau en provenance du Musée des Beaux-arts de Tbilissi en Géorgie. Un cas isolé dans la production d’alors mais néanmoins la première peinture à l’huile abstraite de l’art européen. L’œuvre porte au dos l’inscription « première peinture non objective ». Kandinsky est mal à l’aise avec cette œuvre qui rompt avec toute forme et n’est que jaillissement de mouvements et de couleurs. L’avènement d’un nouvel âge ? celui de l’esprit pur ? Sorte d’apocalypse joyeuse qui transformerait l’ensemble de l’Univers. ...Une expérience de l’artiste initié proche de l’expérience du shamanisme. L’objectif de l’art est d’avoir une compréhension élargie du monde où nous vivons.

La toile « Saint Georges II »(1911) s’inscrit dans les débuts de la période abstraite, au moment de la création simultanée des « Improvisations » et des « Compositions ». L’Improvisation trouve ses sources dans des souvenirs épars, des impressions de la « nature intérieure », c’est-à dire inconsciente et spontanée. L’Impression trouve son origine dans l’impression directe de la nature et la Composition est une création consciente souvent précédée de nombreuses études. L’artiste rompt totalement avec la représentation mimétique des objets. Explosions de formes, contrastes éclatants de couleurs, arcs puissants, énergie impétueuse. Dissonances presque musicales, à l’instar de Schönberg. Dans son manifeste « Du spirituel dans l’art » Kandinsky comparait « l’état d’âme en train de s’éveiller à un point de lumière qu’elle entrevoit dans un immense cercle noir. »

L’exposition rassemble environ cinquante « œuvres perdues », provenant du Musée d’Etat de Saint-Pétersbourg, de musées provinciaux russes et de collections privées ainsi que du Centre Pompidou. Elle recouvre la période comprise entre les années 1901 et 1922, quand Kandinsky quitte définitivement la Russie Soviétique après avoir été un partisan dans les premières années de la révolution. L’ombre totalitaire plane sur les artistes et son rêve de fraternisation s’écroule car il appartient à une bourgeoisie en voie d’éradication. De cette époque (1918) datent quelques ravissantes peintures sur verre, illustrant des contes et légendes. Des petits bijoux romantiques au charme désuet du style Biedermeier : « Nuage blanc », « Amazone dans la montagne », « Nuage doré » sont en provenance du Musée Russe de Saint-Pétersbourg. Le peintre se trouve en porte à faux avec les révolutionnaires, alors qu’il est commis à la réorganisation des musées. Il accepte donc la charge qui lui est offerte en Allemagne par Walter Gropius : enseigner au Bauhaus aux côtés de Paul Klee. A la fermeture du Bauhaus, taxé « d’art dégénéré » par les nazis en 1933, il émigre alors en France et y vit le reste de sa vie, acquérant la nationalité française en 1939. Il s’éteint à Neuilly-sur-Seine en 1944, laissant derrière lui une œuvre fantastique.

L’exposition consacre une section fascinante aux racines visuelles et conceptuelles qui forment la base de l’œuvre de Kandinsky, l’univers des objets du folklore scythe, l’univers des contes (animaux mythiques, sorcières chevaliers et princesses) et celui de la musique russe (Rimsky Korsakov). Kandinsky est intimement attaché à la tradition culturelle russe et l’intériorise particulièrement lors de son exil définitif. L’orthodoxie de l’icône chevauche la fiction littéraire des contes et légendes de la grande Russie et constituent la fabrique de son imaginaire. Cette section regorge d’objets rares appartenant au shaman ou à la vie paysanne.

En conclusion, l’exposition retrace tout le cheminement artistique de Kandinsky avec comme point de départ les peintures conçues dans l’ambiance symboliste et poursuit avec celles de la période de Murnau. Sont exposées également des œuvres de Gabriele Munter, Alex Jawlensky, Marianne Werefkin et Arnold Schönberg. Sans oublier d’autres compatriotes russes comme Mikhail Larionov, Natalia Gontcharova, Kazimir Malevitch, Nicholas Roerich, Mikhail Vroubel et Ivan Bilibine. Une mine d’or de L’ART RUSSE et une large main tendue vers L’EUROPE.

Pour finir, Les Musées royaux des Beaux-Arts n’oublient pas leur public jeunesse. Les trente premiers numéros de l’audioguide sont destinés aux enfants de 6 à 12 ans (et plus, pour ceux qui ont gardé leur âme d’enfant !) afin de mieux apprécier les œuvres ...exposées à leur hauteur ! De la musique russe de l’époque de Kandinsky et des contes merveilleux y ont été intégrés avec bonheur. On vous recommande l’histoire du Tsar Saltan. Le magnifique catalogue, très attrayant et informatif est un outil précieux à celui qui veut se plonger dans les racines de l’art abstrait en Europe.

Dominique-Hélène Lemaire

Pour toute information : www.fine-arts-www.museum.be

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