Mercredi 26 décembre 2012, par Dominique-Hélène Lemaire

Jeux d’eau ?

Le jeu de l’amour et du hasard : Boucle d’Or, non, Boucle d’ Anthracite attend au haut de sa tour (au 33ème étage) que son prince charmant vienne la libérer de sa solitude et de ses souffrances encore plus noires que ses cheveux. Elle est plus mystérieuse qu’une forêt vierge. Elle rêve de passion et de tendresse mais elle est plus secrète qu’un puits sans fond et sans eau. Lui, chasseur de prime pur et dur, ne pense qu’à la récompense en billets de 20, promise dans la petite annonce, pourvu qu’il surmonte les « épreuves » de la dame mythomane.

Il est prêt à user de tous les moyens (bonjour la sincérité des sentiments) pour tour à tour, l’intéresser, la séduire et la faire craquer. Mais au motif de toucher la prime. De l’amour, il n’en a cure ! Elle apparaît de plus en plus folle, lui coupe sans cesse la parole et lui, de plus en plus roué, de vouloir la faire taire. La poursuite est délirante. Et la pièce devient au fil des bons mots, des coups de griffes et des vérités-mensonges qui s’amoncellent, de plus en plus irrésistible.

Travaillant avec grande finesse et un sens aigu de l’observation du couple, Carole Fréchette, l’auteur canadienne de la pièce, dirige le débat amoureux avec verve et causticité dans le cadre surréaliste de cet appartement improbable - Ceci n’est pas une histoire d’Ô - meublé d’un unique fauteuil de cuir, et parsemé de bouteilles d’eau minérale… L’unique porte et l’unique fenêtre deviennent presque des personnages à part entière.

On ne vous donnera pas la clé. Le huis-clos amoureux, qui se mute presque en polar, question d’époque sans doute, est bourré de suspense et de rebondissements. Le rythme débridé s’intensifie pour déboucher sur une clé que l’on jette dans le caniv-Ôh ! Mais où donc est la clé ? Tous les chemins de la carte du tendre aboutissent inexorablement à un mur. Le miroir aux alouettes de l’amour ne cesse de scintiller, la vérité ne cesse de se dérober. Le décalage entre l’homme indépendant et solitaire et la femme assoiffée d’amour ne cesse de s’affirmer. Mais le spectateur, bien accroché au fil du spectacle, s’amuse follement dans les dédales du labyrinthe car il a le secret espoir que des personnages si touchants dans leurs contradictions finiront, à bout de souffle, par se toucher enfin. Les vertus de la dispute ?

C’est brillant, rocambolesque, remarquablement interprété par Myriem Akheddiou et Nicolas Ossowski totalement impliqués. Passion plus brûlante que le désert du Nevada, action délirante sur les quelques mètres carrés de la scène et par-dessus-tout, un imaginaire plus débordant que le fleuve qui sort de son lit. Vous parliez d’Ô ? « Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet

Dominique-Hélène Lemaire