Vendredi 1er décembre 2017, par Dominique-Hélène Lemaire

Je m’appelle...

Marie !

« Qu’il eût été fade d’être heureux ! » Parlant du bonheur selon Marguerite Yourcenar, Jeand’Omerson l’accueille en 1980 à l’Académie française avec ces mots :
...La conclusion aurait pu, tout aussi bien, être exprimée par Hadrien, par Zénon, par n’importe lequel, en vérité, de vos héroïnes ou de vos héros : « La seule horreur, c’est de ne pas servir. »

« Je m’appelle Marie : on m’appelle Madeleine » Son identité est dès le départ niée par les autres ! Elle se sentira mise « à-part ». C’est un être « à-part » qui nous apprend à décliner le mot « aimer », son anagramme ! Pas à pas on écoute les fracas de son coeur brisé. Pas à pas on la rejoint dans son désir d’élévation. « Il ne m’a sauvée ni de la mort, ni des maux, ni du crime, car c’est par eux qu’on se sauve. Il m’a sauvée du bonheur. »

« Marie-Madeleine ou le Salut » est l’unique nouvelle de « Feux » qui ne repose pas sur un personnage issu de l’Antiquité classique mais sur un personnage biblique : Marie-Madeleine. Marguerite Yourcenar s’appuie sur le mythe évoqué par Jacques de Voragine dans La Légende Dorée, selon laquelle Marie-Madeleine, habitante du village de Magdala sur la rive occidentale du lac de Tibériade, était appelée à devenir l’épouse de Jean. Ce récit de prose lyrique met en scène le désir brûlant que Marie-Madeleine éprouve pour Jean le jour de sa nuit de noces, sa déception lorsque Jean la quitte subitement avant l’aube pour rejoindre Jésus. Le texte déploie la passion ardente qui naît en elle, à la rencontre du Christ. Le mariage n’avait pas été consommé, la jeune femme est considérée comme une prostituée : « Les enfants du village découvrirent où j’étais ; on me jeta des pierres. » En traversant la douleur, elle dépasse le bonheur et accède à l’illumination.

Extraordinaire... le texte en solo déchirant, et sa mise en mouvement ! Fascinant !
Un spectacle où l’on palpe tout ce qu’on voit, et on touche ce qu’on entend. Mis en scène par Monique Lenoble, le spectacle à la fois beau et bouleversant. Il se déroule comme une installation vivante qui se percherait mot à mot, sur un texte fabuleux. Marie-Madeleine, la jeune femme est sublime dans ses attentes, bouleversante dans ses déceptions, poignante dans son cheminement. Libre et assumée. Chacun de ses gestes est ciselé comme une cérémonie. Le décor est un antre de pierres nu, magnifiquement exploité. On y retrouve le village, le banquet, la chambre nuptiale, l’arrestation de Jésus, le pied de la Croix, le tombeau du Christ, la flamme de l’illumination après celle de la passion.
La musique – un faisceau d’harmonies et de vibrations comme le début d’un cantique, est un appel vers l’ouverture du cœur et vers l’élévation. Le texte se déploie en trois actes, soutenus par des jeux envoûtants de drapés très évocateurs. Il y a Marie, un peu espiègle et séductrice - Marie-Madeleine, la courtisane - et enfin Madeleine, l’amoureuse de Dieu. Du tissu symbolique qui donne vie au feu de la passion. Chaque mouvement est empreint de noblesse, de délicatesse et d’authenticité.
La salle, hélas bien peu nombreuse se tait, interdite devant le mystère qui se joue. La beauté inonde jusqu’aux murs et plafond. On se trouve au cœur de la passion. Le bouquet se compose d’érotisme brûlant. La symbolique chatoyante de la chevelure et de l’offrande du corps font voyager du mystère féminin à la spiritualité. L’intensité du regard de femme guide les pas vers l’intelligence de cœur. Le texte finit parfois par se perdre dans un trop plein d’émotion murmurée mais dans l’ensemble, la diction est jeune, belle et rebelle, vierge de toute affectation, tant elle vient du plus profond de l’être. Cette trinité de texte, de corps et d’art de la mise en scène se savoure comme un vin rare et capiteux ! Enivrez-vous ! Plus tard, rentré chez soi, on aimera se procurer le texte pour en revivre toute l’humanité.
“Si le feu brûlait ma maison, qu’emporterais-je ? J’aimerais emporter le feu...”Jean Cocteau
Dominique-Hélène Lemaire