Lundi 15 mars 2010, par Jean Campion

"Hier encore, j’avais vingt ans..."

Obligé de se reposer, à la suite d’un malaise cardiaque, Thierry, zoologiste de 55 ans, envie la sérénité des albatros : une chorégraphie, spécifique à chaque couple, signale aux partenaires qu’ils sont bel et bien destinés l’un à l’autre. Lui s’interroge sur son avenir sentimental. Il a peur de gâcher sa vieillesse, en poursuivant sa liaison avec Judith. Elle a vingt-deux ans et les tics d’une époque qui l’horripile. Si ce misanthrope caustique nous amuse beaucoup par ses saines colères, il est difficile de partager son désarroi.

Sur la terrasse de la maison de campagne, qu’il vient d’acheter, (magnifique décor de Thierry Bosquet !) Thierry discute avec Gilles, son ami fidèle et Françoise, sa soeur, venus le soutenir pendant sa convalescence. Agacé par leur sollicitude et leurs appels à la prudence, il explose pour un rien. Gilles l’exaspère, en lui débitant des conseils puisés dans sa bible : "Votre Santé". Et Françoise est toujours la soeur sentencieuse qui l’incite à être raisonnable. Ce n’est pas un petit malaise qui lui fera renoncer aux danses afro-brésiliennes et à... la jeunesse de sa maîtresse.

Pourtant ce couple a du plomb dans l’aile. Indifférente à la salamandre qui passionne Thierry, Judith pousse des cris hystériques , pour qu’il écrase une araignée inoffensive. Elle aimerait qu’il se réjouisse du succès remporté par son "livre de bain", destiné aux bébés. Il la félicite mais regrette délicatement que l’intrigue soit "un peu faible". Quand elle annonce la proximité du mariage et d’un premier enfant, il s’affole et se réfugie dans des formules évasives. Plus grave ! Dans un accès de sincérité, il confie à Gilles qu’il en a marre des haltères et de la musculation. Son corps refuse de souffrir pour maquiller son âge et son esprit l’encourage à renouer avec Laurence, 44 ans, spécialiste de la raréfaction des castors.

Pour l’aider à prendre la bonne décision, Thierry ne peut pas compter sur ses proches. Gilles, son punching- ball, est un homme soumis, qui mange ses cinq fruits par jour et qui se targue d’entretenir une relation platonique avec une collègue. Pascal Racan met en valeur l’ingénuité de ce fonctionnaire falot, qui, en se lançant parfois dans de curieuses élucubrations, confirme son inconsistance. Incarnée avec finesse par Nicole Colchat, Françoise prétend être "un peu" rebelle. C’est une velléitaire qui souhaite divorcer et oublier son échec conjugal, en affrontant la misère du monde. Pourquoi pas dans un voyage en Inde ?

Plus réfléchi que ces quinquagénaires déboussolés, Thierry se remet en question et explique sa stratégie. Avec lucidité, mais sans ouvrir son coeur. S’il dévoilait ses fêlures, nous pourrions être touchés par ses déboires sentimentaux. Mais négligeant l’évolution psychologique des personnages et les rebondissements de l’action, Gérald Sibleyras a écrit "une comédie de conversation", avant tout satirique. Il donne la parole à son héros, pour qu’il fustige la tyrannie du jeunisme, les dérives du langage branché et le conformisme du prêt-à-penser. En effet, si un homme se protège trop contre la maladie, il survivra, mais...entouré de vieilles, puisque la femme est programmée pour vivre plus longtemps. Pourquoi se sent-on obligé d’amputer les mots ou de "gérer sa part d’enfance" ? Jean-Claude Frison endosse ce rôle de pourfendeur avec une hargne élégante. Il fait claquer ses observations cyniques mais souvent pertinentes, comme des gifles, qui dynamisent une pièce, dont la construction manque de rigueur. En démystifiant nos petites misères et notre vertu hypocrite, dans des dialogues pétillants, l’auteur nous fait oublier que le combat contre le temps est le seul perdu d’avance.