Jeudi 9 mars 2017, par Dominique-hélène Lemaire

Guernica

« Picasso colombe au laurier
Fit Guernica la mort aux cornes
Pour que dans un monde sans bornes
La nuit ne vienne plus jamais
La nuit ne vienne plus jamais
La nuit ne vienne plus jamais » – Jean Ferrat

José Perez est traducteur, poète-partisan, et conférencier. Nous avons applaudi son précédent spectacle en octobre dernier au théâtre de la Clarencière. Il mettait en scène la poésie de Garcia Lorca, et ce fut un triomphe ! La salle, ce soir, est à nouveau comble. « Le rôle des poètes, c’est d’y croire ! »

José Perez est né dans le même quartier de Malaga en Espagne que Picasso. Cela fait 20 ans qu’il méditait de rendre hommage à Guernica, cette toile mythique qui fut une révélation pour lui dès le plus jeune âge, une toile qui fut le témoignage visuel le plus éloquent et le plus fort de l’horreur absolue de la guerre, tant défensive qu’ offensive. Pablo Picasso dit lui-même de ce manifeste : « Cette peinture n’est pas faite pour décorer les appartements. C’est un instrument de guerre, offensif et défensif contre l’ennemi. » Elle symbolise la colère ressentie par le peintre à la mort des innombrables victimes tombées le 26 avril 1937, un jour de marché, à16h30 sous le feu des escadrilles allemandes à la demande du Général Franco. On se souvient de cette célèbre anecdote qui raconte qu’Otto Abetz, alors ambassadeur du régime nazi à Paris, aurait lors d’une visite d’atelier devant une photo de Guernica demandé à Picasso avec colère : « C’est vous qui avez fait cela ? » Et Picasso aurait répondu bravement : « Non… c’est vous ! »

José Perez ne croit pas aux tables qui tournent ni à aucune bondieuserie, mais il croit dans le Diable et conte l’histoire du Mal : « Et puis le diable s’en était pris à mon village »,raconte-t-il, alors que l’innocent village basque préparait une noce ! La toile fut exposée il y a 80 ans au Pavillon espagnol de l’Exposition internationale à Paris en 1937. On ne peut passer cet anniversaire sous silence !

C’est l’occasion pour José Perez de réunir sous sa plume les deux figures tutélaires espagnoles :
« A ton chevalet, peintre, à ta muse, poète,
Dessine-nous le jour, invente-nous la fête,
La surface de ta page blanche, inondée de vermeil,
La surface de ta toile blanche, inondée de soleil,
Que luisent tous les feux tournés vers l’Empirée,
Que nagent les dauphins vers le port de Pirée. »
Aujourd’hui, les bombes tombent de plus en plus près, et de plus en plus souvent. Convoquer Picasso après avoir invité Garcia Lorca pour condamner le franquisme est une évidence. Il faut prendre les armes poétiques et artistiques pour confronter le Mal absolu. Pour que les gens se rendent compte des relents de la bête immonde qui se réveille… partout dans le monde, en 2017. Elle est parmi nous.
Il ne faut plus la faire, la guerre. C’est écrit dans le sang de la terre, « quand il n’y a plus de ciel pour bercer la campagne, quand il n’y a plus de feu pour chauffer l’Espagne ! » Quand des noms d’hommes sont mis en répertoires, quand on se tient au mur sous le bruit des sirènes. Quand la chemise est maculée de sang. Et que les hommes se sont enfuis dans la forêt. Il y a tant d’hommes et de femmes accablés et torturés dans les cachots pour avoir condamné le silence. Il y a tant d’enfants sacrifiés dans le grand saccage.
« …Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent… »
Très habilement, José Perez mélange le terreau des grands poètes français Aragon, Apollinaire et d’autres encore, l’argile féconde de vastes musiques classiques et la tourbe légère de chants traditionnels espagnols, le feu de sa propre passion poétique, la voix de la Résistance, la guitare, le talon, le bâton, la berceuse de Brahms et la valse de Chostakovitch pour nous émouvoir et nous faire entrevoir l’avènement de la démence et l’épouvantable suicide de la Liberté.

Dominique-Hélène Lemaire