Lundi 17 septembre 2018, par Dominique-Hélène Lemaire

Genre quête de l’oiseau bleu

« Mais un homme qui a fait une fois un bond dans le paradis, comment pourrait-il s’accommoder ensuite de la vie de tout le monde ? »

Cheveux longs et idée courtes… Voici un Grand Meaulnes brossé court comme les jeunes écoliers ruraux de l’époque, incarné par Laurent Renard, que dirige avec brio l’auguste Danielle Fire dont on salue la remarquable adaptation et la mise en scène méticuleuse. C’est qu’ Augustin dit le grand Meaulnes en donne long à penser, à rêver et à revenir sur les premiers émois de nos adolescences, le pays perdu...

Bleues bien sûr, les portes de l’imaginaire par-dessus les planches élastiques et ma foi un peu bruyantes du théâtre de la Comédie Claude Volter car cela roule, cela virevolte, cela bouge, cela danse la bourrée paysanne, cela n’arrête pas de séduire le spectateur ébaubi de voir transformée pour la scène, la substantifique moelle du roman onirique d’Alain Fournier publié en 1913, cet écrivain mort à 28 ans au champ d’honneur le 22 septembre 1914 près de Verdun.

Le spectacle s’est donné huit fois sous les étoiles de notre été incandescent cet été, au château ! Une première mondiale en plein air, au château-ferme des Goffes à Pailhe, un petit village du Condroz entre Modave et Havelange.

Le temps et la vie des trois amis, François Seurel, Augustin Meaulnes et Franz le châtelain défilent dans un rythme soutenu : vive la France et les chansons d’antan, la rudesse du terroir, l’adolescence, l’aventure, la quête de l’absolu et l’imaginaire. Respect pour l’école de village ou règne la délicatesse, honnie soit la ville et ses vices. Si seulement si… Valentine, par triste manque d’amour pour elle-même, n’avait pas refusé la main généreuse qui se tendait vers elle ! Que de souffrances évitées...

Les trois personnages ne sont-ils d’ailleurs pas les facettes du jeune écrivain qui écrit un roman autobiographique pudique et intense qui relate l’échec du rêve ? L’Yvonne de Gallais n’est-elle pas le double mystérieux d’Yvonne de Quièvrecourt, jeune fille brièvement entrevue par l’écrivain le jour de la Pentecôte 1905, autour de laquelle l’amour s’est cristallisé. Et Valentine, la fiancée de Franz qui s’enfuit à quelques heures des noces, c’est Jeanne Bruneau, avec qui l’écrivain eut une relation houleuse et brûlante. L’exquise Margaux Laborde se partage avec charme, élégance et raffinement les deux rôles. La voilà, image romantique en robe de dentelle blanche sous l’ombrelle, reflétée dans l’eau du bassin :

« Avec quel émoi Meaulnes se rappelait dans la suite cette minute où, sur le bord de l’étang, il avait eu très près du sien le visage désormais perdu de la jeune fille ! Il avait regardé ce profil si pur, de tous ses yeux, jusqu’à ce qu’ils fussent près de s’emplir de larmes. Et il se rappelait avoir vu, comme un secret délicat qu’elle lui eût confié, un peu de poudre restée sur sa joue...
A terre, tout s’arrangea comme dans un rêve. Tandis que les enfants courraient avec des cris de joie, que les groupes se formaient et s’éparpillaient à travers bois, Meaulnes s’avança dans une allée, où, dix pas devant lui, marchait la jeune fille. Il se trouva près d’elle sans avoir eu le temps de réfléchir :
« Vous êtes belle », dit-il simplement. »
Ce sont les mots du coup de foudre. Ceux de l’amour sublimé, de l’illumination, de l’harmonie. L’image de la beauté, de la pureté, de la perfection.

Le spectacle est construit comme une symphonie pastorale, avec une campagne croquées avec humour et truculence par de joyeux saltimbanques dont deux terribles bacouettes au langage coloré et malicieux : Isabelle Roelandt pour Moinette (Madame Seurel et la tante), Catherine Cornet pour Adèle (et Madame Meaulnes) avec Maximilien Delmelle et Serge Zanforlin dans les rôles masculins. Personne ne se perd, la magie des costumes, des lumières et des postures opère. François Seurel (Jonas Claessens) est à croquer, tour à tour comédien et narrateur. Il est terriblement attachant, délicat, passionnant, généreux. La nostalgie qui l’habite émeut au plus profond des fibres… Pour souligner la quête de l’absolu, Bruno Smit aux lumières et au son a choisi des extraits musicaux exaltants : La sicilienne ; Les berceaux, Elégie de Gabriel Fauré, Le prélude de César Franck, La fille aux cheveux de lin - ce n’est pas un hasard - de Debussy. Le tout est brodé au petit point de phrases coup de foudre... . Danielle Fire aux commandes. Sacred Fire ? Du feu et du jeu.

Dominique-Hélène Lemaire