Lundi 24 septembre 2018, par Dominique-Hélène Lemaire

Genre pattes d’eph en folie

Coup de foudre retentissant pour les pères (Benoit Van Dorselaer et Thierry Janssen), les fils (Mickey Bocar et Julien Besure), les valets (Simon Wauters et Othman Moumen) et les donzelles (Brigitta Skarpalezos et Laure Godisiabois) ! Le spectacle est démentiel... rebelle, sexy, inventif et hippie ! Tous à la plage, la galère s’amuse, la pièce sera jubilatoire ! Voici Scapin 68 - une adaptation des plus réjouissantes des bien-nommées « Fourberies de Scapin » signées Jean-Baptiste Poquelin dit Molière en 1671 - …ou quand la jeunesse en mini-jupes et en pattes d’eph toise l’ordre établi et les interdits.

Les deux pater familias, Argante (Thierry Janssen) et Géronte (Benoit Van Dorselaer) en costume cravate vont se faire l’un et l’autre moquer, rosser, vilipender, soutirer de l’argent, comme au théâtre du Grand guignol et dans la tradition de la Commedia dell’arte. Cette pièce qu’écrivit Molière en forme de récréation après le Don Juan, L’Avare, Le Misanthrope et le Tartuffe met en scène Octave (Julien Besure), fils d’Argante qui a épousé derrière le dos de son père Hyacinthe (Brigitta Skarpalezos), une jeune fille pauvre de naissance inconnue, et Léandre (Mickey Bocar), fils de Géronte qui s’est épris d’une jeune Égyptienne, Zerbinette (Laure Godisiabois) . Pour contrecarrer l’autorité paternelle, tous deux se trouvent forcés de recourir au savoir-faire ingénieux de deux domestiques maîtres-du-jeu : Scapin et son complice Sylvestre (Simon Wauters). Tour de passe-passe du dramaturge, les jeunes amoureuses se révéleront à la fin, être celles même que les pères destinaient à leurs fils comme épouses. All is well that ends well ! L’intrigue n’est pas complexe mais qu’est-ce qu’on s’amuse ! Quel sens de la fête, quelle glorieuse farce divinement mise en scène par Thierry Debroux !

Les Moliérophiles ne seront nullement déçus, pas une virgule ne manque au texte qui est projeté dans une intelligence parfaite. La mise en scène vintage années soixante-huit est une déferlante de bonheur théâtral, plastique et musical. Ready, Steady, Act ! Les comédiens ont reçu un thème : la plage, rapport à la phrase : « Sous les pavés, la plage ! » Donc, voilà une maison à colombages en bord de mer, le cri des mouettes, et l’imagination de tous ...au pouvoir ! Un sacré coup de pouce pour nos générations de jeunes assoupis...

Tout s’enchaîne dans un délire de trouvailles autour des serviettes et fauteuils de plage, jeu de boules en plastique, bouées, costumes et bonnets de bain rétro, sans oublier, au large, …la fameuse galère. La musculature parfaite et la souplesse de chat frémissant d’Othmane Moumen, beau comme un plagiste, qui voltige de balcons en réverbères et autres escarpolettes, a déteint sur tous les comédiens qui eux aussi, sautent, rebondissent, jaillissent de trappes improbables et mènent un jeu d’enfer délirant autour du texte, comme si tous avaient fumé la moquette et siroté des breuvages multicolores ! Et quand une inénarrable scène de rire inextinguible s’empare de Laure Gaudisiabois et de Benoit Van Dorselaer, la salle ne se tient plus. On est dans un sommet de l’excellence théâtrale où le corps est roi et on applaudirait bien en cours de route, comme à l’opéra ! Car d’ailleurs de la musique - des tubes anglo-saxons absolument légendaires - il y en a … avant, pendant et après, mais on n’en dira pas plus, car franchement, on ne peut manquer un tel spectacle auquel, on ose attribuer 5 étoiles, tant c’est bien fait, vivant, inédit et décoiffant. Quant à la morale « Il est interdit d’interdire » : on adore, pas vous ?

Dominique-Hélène Lemaire