Samedi 27 avril 2019, par Dominique-Hélène Lemaire

Genre : actuel

Indicible

Le contexte :
Tout récemment, le New York Times a évoqué que le journal Tylko Polska (Only Poland) avait publié un article intitulé « Comment repérer un juif » au mois de janvier 2019.
En France, malgré la polémique, et la montée de l’antisémitisme, les éditions Fayard annonçaient en 2015 qu’elles publieraient une réédition du livre en 2016, du fait qu’il tombait officiellement dans le domaine public.
En mars dernier, le manifeste politique d’Adolf Hitler, « Mein Kampf », interdit dans de nombreux pays, a été mis en scène au Powszechny Theater à Varsovie. Le metteur en scène Jakub Skrzywanek voulait montrer que le langage utilisé par les hommes politiques et par tout le monde en Pologne, est pire que celui d’Hitler.

L’œuvre poétique de Georges Tabori « Mein Kampf (farce) » créé en anglais, à Vienne en 1987 est très rarement jouée et se voit exhumée cette année par un groupe théâtral liégeois composé de Kim Langlois, Dominique Jacques, Guillaume Martin et Benoît Servotte. ( Les Anges Hantés ).
Jorge Lavelli a créé la version française en 1993. A ce propos, Agathe Alexis (Festival d’Avignon, Comédie de Béthune, Théâtre du Rond Point, tournées en France, Suisse et Belgique) nous donne son éclairage. Elle considère que c’est l’une des plus grandes tragi-comédies du vingtième siècle. « Lorsque j’ai lu la pièce pour la première fois, j’ai immédiatement pensé à cette phrase de Pouchkine : « Le rire, la pitié et la terreur sont les trois cordes de notre imagination que fait vibrer le sortilège dramatique ». Ce texte réunit, en effet, tous les « ingrédients » propres à susciter la magie d’un théâtre qui prend la réalité à bras le corps et secoue – émotionnellement et intellectuellement – le spectateur en l’entraînant sur des chemins à la fois scabreux et lumineux, sans pour autant le désenchanter, c’est-à-dire sans lui faire renoncer à sa propre humanité. « Mein Kampf (farce) » évoque pour moi les grands mystères du Moyen-Âge, avec ses figures : Dieu (le cuisinier Lobkowitz), la Mort (Madame Lamort), la Jeune Fille Vierge (Gretchen), le Méchant, odieux prédateur possédé par le mal absolu ou l’absolu du mal (Hitler) et le Vieil Homme (Shlomo Herzl), qui recherche la sagesse et veut écrire un livre qui s’appellerait « Mon combat » mais dont il n’a écrit que la dernière phrase : « Et ils vécurent éternellement heureux  » – admirable image de l’indéracinable utopie qui habite le cœur de l’homme. » Oui inconditionnel à la vie. Quel être, déchu de toute humanité, pourrait écrire l’indicible ? Celui qui fait un pacte avec La Mort.

La pièce
Adaptée de celle de Georges Tabori, jouée au théâtre de la Clarencière à Bruxelles, et en partance pour le festival d’Avignon 2019, voici l’œuvre interprétée par un quatuor de comédiens belges rompus à l’exercice, débordants d’énergie, menant un combat désespéré contre le mal personnifié, brandissant le rire et la dérision comme doigts d’honneur. C’est beau la mise en scène polyphonique, mais un regard extérieur aurait sans doute mis un peu d’ordre dans le panier. Le spectateur est un peu perdu dans l’articulation dérisoire de la pièce, une façon sans doute de le faire entrer dans la folie de la violence.

L’homme, serviteur de Dieu, est le fleuron de la création : nézer habéria, l’exception parmi tous les êtres créés. Le dernier créé mais le premier responsable. Il est responsable de sa poule en cage, préfiguration de l’holocauste à venir ? Rira-t-on ? Faut-il brûler au troisième degré ? Le respect de la vie chez l’homme et chez l’animal – le « tu ne tueras point » est inscrit sur le visage du prochain.

Mais Dieu a quitté les lieux, épouvanté de ce qu’il entrevoit ? Fatigué de la lenteur d’écriture de son valet. Soit dit en passant, hasard ou non d’écriture, le personnage se nomme Herzl, un personnage réel, qui, motivé par l’affaire Dreyfus en France, fut le fondateur du mouvement sioniste au congrès de Bâle en 1897, il est l’auteur de "Der Judenstaat" - L’État des Juifs. Ce Schmolo se retrouve donc seul pour appliquer les commandements divins, offrir l’asile et essayer de sauver du mal, le méchant visiteur qui vient lui raconter ses rêves de peintre brisé, son attitude d’enfant gâté au moi surdimensionné, et la tentation absolue de la mort comme viatique du pouvoir. La Mort, notre personnage préféré, apparaît sous les traits de l’excellente interprète Kim Langlois, fascinante, sans sa faux, menaçante comme une déesse hindoue, elle prend ses aises sur une monture vivante qui rappelle l’attirail du Ku Klux Klan. Oui pour la blondeur trompeuse, les faux-cils, la bouche noire, la voix puissante, la diction parfaite et les intonations bien étudiées. Le rire macabre. « Und dass hat die Lorelei getan ! ». Le tout s’achève, après un horrible détour à la cuisinière, dans la plus pure tradition de l’humour juif. Sauvés ! Rire comme larrons en foire, seule échappatoire. "Ça va ? Oui, répond-il, sauf quand je ris ! "

Dominique-Hélène Lemaire