Vendredi 16 novembre 2018, par Dominique-Hélène Lemaire

Genre "Sense and Sensibility"

« 24 HEURES DE LA VIE D’UNE FEMME SENSIBLE » d’Eva BYELE
Littérature, théâtre, valeurs, classique, roman épistolaire, désir, jalousie, confessions, psychologie, amour, 21e siècle, passion, coup de foudre, abandon, femme, paix, dignité…

«  Je vous aime, mon ami, plus que l’on n’a jamais aimé ; mais il ne se passe pas une minute de ma vie sans qu’une secrète anxiété ne se mêle à l’enchantement de ma passion. » Voilà ce qu’écrivait, Constance de Salm (1767-1845), femme libre du XVIIIe siècle, dans un fatal mécanisme de jalousie, ajouté à la tendance qu’ont beaucoup de femmes attisées par le malheur, à le projeter dans des mots qui finalement ne font que signer leur arrêt de mort. Elle écrit anonymement un roman épistolaire bouleversant et lucide qui inspirera les « Vingt-quatre heures de la vie d’une femme  » de Stefan Zweig en 1927.

L’écriture comme manière d’être au monde.

A son tour, la jeune écrivaine Eva Byele, en 24 lettres numérotées, décide de faire le tour de l’horloge des sentiments avec sa propre sensibilité du 21e siècle. Les « 24 heures de la vie d’une femme sensible  » se déclinent en vaillants battements de cœur, se lisent et s’écoutent comme une calligraphie de la passion. Ira-t-on vers une catharsis ? Chaque lettre contient un chapelet de paragraphes qui pourraient vivre tout seul, comme autant de bouteilles à la mer. Comme dans l’œuvre de Jane Austern, les concepts de Sense and Sensibility se livrent un duel poignant et romantique. La sentimentalité détruira-t-elle la dame comme ce fut le cas de madame Bovary ? La dame artiste finira-t-elle enfermée comme Camille Claudel ?

Ou assistera-t-on à l’avènement d’une femme cultivée et intelligente de cœur et d’esprit, émergeant de sa passion, renouvelée, solidifiée, resplendissante ? L’écriture aborde avec grande pudeur mais combien de justesse, les errances intimes de cette jeune épouse artiste, livrée aux exigences domestiques d’un milieu bourgeois où elle vit, emprisonnée dans un carcan cotonneux et insipide, en plein dans les années folles. Son mariage érodé la suffoque. C’est l’insensibilité du mari qui l’a poussée à l’incartade adultère. Le mari est devenu un mur de silences. Soit dit en passant : «  La société n’a pas appris aux hommes à parler, c’est pour cela qu’ils condamnent les femmes au silence ». Scripsit. Elle se le dit, l’écrit, le lit et le relit avec effroi et se rebelle par l’écriture charnelle que le milieu où elle vit, condamne.

Le mari prend ombrage des livres qui sont son refuge, Le voilà jaloux et de la plume, et de l’écriture. Le terrain est libre pour Octavio, le compositeur qui la ravit et lui ravit les sens avec son espièglerie d’enfant. Le rire lui revient. La sensualité se savoure comme si on relisait les voluptés de Christine de Pizan… Voici le baiser brûlant, la fougue, l’extase, l’éphémère, et l’immortel. « Le relent de la fenêtre sur l’impossible ». On pense aux rêves de Jacques Brel... au baiser d’Alain Souchon. Comme cela est vivement tourné !

Et enfin, quelle chute inattendue, quel parcours initiatique vers la paix intérieure, quelle éclosion à ce qu’elle « est », quelle hauteur soudaine vis-à-vis de ce qu’elle « hait ». Le bonheur, elle le découvre, est « en soi ». Donc, jamais elle ne retombera en « esclavage ». Voici un avènement pur et dur de femme du 21e siècle, droite, sûre d’elle mais dénuée du moindre orgueil. No Pride, no Prejudice. La romancière féministe anglaise Jane Austern, doit se réjouir, de l’autre côté du miroir. Voici, grâce au verbe, l’existence versus les silences qui tuent.

Comme cela est vivement joué dans une mise-en scène très fouillée, fourmillant de détails intéressants, jusqu’à la couleur de l’encrier. Du vieux Rouen ? Le texte est incomparablement habité par celle qui l’a écrit. Un texte que la partition musicale signée Louis Raveton, souligne, tantôt par ses clair-obscurs, tantôt par ses mouvements haletants dignes des meilleurs suspenses. Celle-ci rejoint le moindre frisson de l’âme, chaque révolte, chaque poison combattu avec opiniâtreté, chaque aveuglement …dissipé par la beauté des mots sur la page.

Cette pièce, présentée au théâtre de la Clarencière ces jours derniers, a été jouée à Barcelone, à l’Ateneu del Raval, du 10 au 13 mai 2018, au Festival d’Avignon, au Théâtre Littéraire Le Verbe fou, du 6 au 29 juillet 2018 et à Montpellier, au Théâtre du Carré Rondelet du 14 au 16 septembre 2018.

Dominique-Hélène Lemaire