Mercredi 25 septembre 2019, par Dominique-Hélène Lemaire

Genre : Datcha moderne

Sur les planches du Théâtre des Martyrs, dans une agréable scénographie et des costumes signés Renata Gorka voici venu un partage généreux et désespéré ! Oh le beau Samovar ! C’est le cadeau d’anniversaire détesté dans « Villa dolorosa » (2009), une comédie dramatique de l’auteur allemande Rebekka Kricheldorf qui met en scène une génération Y résignée, en panne d’inspiration devant la déliquescence du monde et l’absurdité du quotidien. Érosion des valeurs : les cadres aux murs sont intégralement vides. Pourtant les parents défunts ont abreuvé leur descendance de culture et l’on projetée dans ce que l’on appelle l’élite intellectuelle. Las, les jeunes Freudenbach sont totalement désœuvrés et pétris de mal-être. Ils n’ont aucune prise sur le présent. Soit ils batifolent dans le passé, soit, ils errent comme des âmes en peine dans un improbable futur. Les dessertes croulent sous la valse des bouteilles, l’alcool coule à flots. Le spleen est devenu du cuivre en fusion dont les reflets nimbent tous les costumes. Malgré la musique, l’enfer est proche.

Et pourtant la villa est si belle, avec son vieux Chesterfield si accueillant, sa splendide verrière donnant sur un jardin plein d’exotisme, et le saule imaginaire est …tellement pleureur. Mais sous le tapis, la pourriture gagne, ni poudre de Perse ni naphtaline n’en viendront à bout. Et les filles dont le patronyme signifie « Rivière de joie », s’ébattent dans le grand espace vide, dans un rythme endiablé, se mettant à nu comment si elles étaient à la plage. Se coupant la parole, gloussant, pleurant, se saoulant, dysfontionctionnant à qui mieux mieux, liées par le sang, les désillusions, et les désirs excentriques, dans un jeu vertigineux et sans merci semé de rires et de pardons mutuels. Mais la fête d’anniversaire est chaque fois un bien triste simulacre. Où il apparaît que peut-être l’homme n’est pas doué pour le bonheur. Surtout si le bonheur, c’est l’utopie travail et celle des enfants heureux.

Dans ce huis-clos déboussolé et délirant, le monde est vide et désenchanté, à la manière de celui des « Trois sœurs » de Tchékhov. C’est le nôtre. En plus grave encore ? Olga dans son tailleur de prof ( ah ! l’admirable France Bastoen !) est toujours cette femme fidèle à elle-même, qui, bien que névrosée, tente de tenir l’équilibre familial à bout de bras, Irina ( Anne-Pascale Clairembourg) à elle toute seule un symbole d’une jeunesse en mal d’avenir, Macha ( Isabelle Defossé, plus tragique que jamais), cette amoureuse tourmentée, mal mariée avec Fiodor alias Martin qui habite l’appart d’en face. Compliqué ! Quand, toute jeune, elle est partie avec lui, « C’étaient les hormones ! » avoue-t-elle. Maintenant elle meurt de désir pour le ténébreux et placide Georg ( Nicolas Luçon), marié par ailleurs, avec une neurasthénique sans cesse au bord du suicide.

Quand à la Natalia, la fiancée pétulante, celle-ci est ramassée dans un parc, puis devient la compagne d’Andreï ( incarné par le très charnel Thierry Hellin), leur frère à toutes, en constant mal d’écriture, et à court d’argent. Elle s’appelle très prosaïquement Janine. Une « pauvre » lance-t-il en s’excusant. Certainement la plus craquante et la plus galvanisante de la bande. Elle affiche une tendresse inconditionnelle pour son loser de mari, pour ses adorables enfants à la santé fragile, pour cette maison qui se lézarde. Mais qui sait ? Peut-être est-elle la plus riche de toutes ? Celle qui fuit le privilège de glandouiller, réfléchir, être en dépression. Celle qui n’a renié ni le travail, ni les enfants.

La cruauté et le désespoir ont même envahi la langue. Un parler piquant, syncopé, brut, ivre, désillusionné, fait de bombes et de propos cinglants. Ultra modernes, comme la solitude du même nom. Tout le monde parle en même temps, comme si la « vita dolorosa », devait être expulsée au plus vite de leur être martyrisé. Mais quand s’écoutent-ils vraiment ? Le public, lui, est toute oreille, devant ce déferlement d’affects si magnifiquement interprétés. La luxuriance des mouvements du corps et des postures fascine par leur modernité et leur présence. Cette pièce flirte avec l’intensité d’un thriller fracassant : le dehors fait peur, la villa les protège, mais elle s’avère de plus en plus fragile. Seul leur lien familial les console, ou les airs d’opéra, une chance ! Le jeu partagé est extraordinaire et longtemps on pensera à la voix, à la silhouette, aux postures de l’intrépide Janine ( l’exquise Deborah Rouach, on l’adore !), alerte et brillante, qui refuse de frire dans le chaudron du temps immobile.

Georges Lini dirige avec brio les désirs inassouvis de sa brochette de comédiens si bien choisis. Solistes émouvants, les orphelins de la vie vibrent à l’unisson dans cette épopée moderne du désenchantement. C’est magnifique et foisonnant.
Dominique-Hélène Lemaire