Mardi 23 avril 2013, par Dominique-Hélène Lemaire

From SOHO ... to SOHO

Karl Marx était censé être mort et enterré. Avec l’effondrement de l’Union soviétique et le Grand Bond en avant en Chine dans le capitalisme, le communisme s’est évanoui dans la toile de fond pittoresque des films de James Bond ou dans les mantras déviants de Kim Jong-un. De toute façon Karl Marx, qui nous a observés du haut du paradis, n’a jamais cautionné les dérives dictatoriales et sanguinaires des leaders communistes d’états policiers. Marx pensait que le conflit de classe déterminait le cours de l’histoire. Ce conflit a donné dans la seconde moitié du 20e siècle toutes les apparences de se dissoudre dans une ère de prospérité du libre-échange et de la libre entreprise. Le capitalisme semblait être l’accomplissement de sa promesse - celle d’élever tout le monde vers de nouveaux sommets de richesse et de bien-être. C’est ce qu’on croyait. Mais si on ouvre un peu les yeux on doit constater avec Marx que l’accumulation de richesse à un pôle est en même temps l’accumulation de la misère, la pénibilité du labeur, l’esclavage, l’ignorance, la brutalité, la dégradation mentale, au pôle opposé.

Constat : la formidable puissance de la mondialisation, en reliant les coins les plus reculés de la planète, pousse l’obligation lucrative à des extrêmes qui rendent les mêmes, toujours plus riches et la grande majorité des autres toujours plus pauvres… C’est ce que nous présente le formidable comédien Michel Poncelet dans une création théâtrale originale sur laquelle il travaille avec le metteur en scène Fabrice Gardin depuis deux ans. Le texte nous vient des Etats- Unis : « Marx in Soho, a play on history ». Elle est de la plume d’un certain Howard Zinn, auteur d’une histoire du peuple américain. Celui-ci s’est plu à imaginer le retour dudit Karl Marx sur terre - disons, que le Christ était lui-même trop occupé - pour répandre à nouveau sur notre planète des idées de justice, de dignité humaine et de compassion.
Revoilà Marx, vif comme l’argent, qui débarque avec sa malle de souvenirs et d’observations lucides à Soho, …New-York. Howard Zinn décide de « mettre en scène cette autre facette de Marx : le passionné, le révolutionnaire engagé. La pièce que j’écrivis avait pour protagonistes Marx, sa femme Jenny, sa fille Eleanor, son ami Engels et son rival politique Bakounine. » C’est l’occasion de raconter sa vie précaire avec sa famille exilée à Londres, après avoir séjourné à Paris et à Bruxelles, son analyse percutante de la société d’alors … et de maintenant, et sa passion contagieuse pour le changement.

Un spectacle totalement dynamique, hilarant et fort instructif. Vous vivrez sa vie quotidienne avec ses proches dans la misère de Soho à Londres, vous vivrez la Commune de Paris en 1871, le climax de cette création théâtrale. Vous vous laisserez embarquer sur la vague d’espoir qu’il suscite. « Un moment viendrait où le prolétariat exploité s’organiserait, se révolterait, prendrait le pouvoir et utiliserait le progrès technologique pour satisfaire les besoins humains et non pour enrichir la classe capitaliste. » Il est possible d’imaginer une société sans exploitation, où les gens se sentiraient en accord avec la nature, avec leur travail, avec les autres et avec eux-mêmes.

Les prolétaires du monde entier sont de plus en plus en colère et exigeant leur juste part de l’économie mondiale. « Indignez-vous » devient le maître mot, celui du ralliement pour des lendemains qui chantent. Michel Poncelet est en ébullition, campe admirablement le personnage dans son costume recréé à l’identique de celui de Karl Marx. Les deux hommes se fondent à s’y méprendre, barbe y compris. Une très brillante performance, fort efficace qui convaincrait les capitalistes les plus endurcis !

Dominique-Hélène Lemaire