Mercredi 9 mars 2016, par Dominique-Hélène Lemaire

Faire exploser l’imposture

Avec la mise en scène de Patrice Mincke dont la lecture dramatique est très contemporaine et la scénographie très romanesque, et les décors et costumes signés Thibaut De Coster et Charly Kleinermann, voici « L’Avare » de Molière plongé dans un néoréalisme presque fantastique, bourré de rebondissements.

Un renouveau qui décoiffe, pour une pièce classique qui se jouait jadis en perruques dans les dorures de Versailles. Un décor d’épouvante revisité par Charles Dickens ou Mary Shelley ? La musique (Laurent Beumier) qui accompagne fait penser à Frankenstein.

Les dix comédiens du Théâtre de l’Eveil expriment tout dans leurs mots, dans leurs corps, dans leurs courses, leurs élans, leurs chutes et leurs fuites funambules sur la double volée d’escaliers branlants de cette sombre demeure aux vitraux cassés qui sert d’unique décor. Un monde cassé. Une véritable maison hantée par l’avarice, par l’absence d’amour, mangée par les lézardes de l’incompréhension, viciée par les machinations infâmes pour économiser quelque sou ou pour procéder à quelque affaire juteuse. Au mépris total des gens. Tout le potentiel comique de Molière est là pour faire exploser l’imposture de l’argent et libérer un rire généreux face à l’avarice et aux avaricieux. Partout dans le monde maintenant, la maladie de la cupidité s’est étendue comme une perverse moisissure s’empare des moindres fissures, et Cupidon a bien du mal à se faire entendre !

Ce que l’on voit corrobore ce que l’on entend, les images scéniques se succèdent avec un sens aigu du rythme. Le placement et le mouvement des comédiens qui dévalent et remontent sans cesse les escaliers souligne le furieux désir de vivre et d’être. La menace de l’ensevelissement des jeunes rêves est palpable. La maison porte les traces de la misère et de l’abandon. C’est la mort de la mère de Cléante et Elise qui a fait basculer le père dans l’obsession de l’avoir. «  Hélas mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami ! On m’a privé de toi, et puisque tu m’es enlevé, j’ai perdu mon support, ma consolation, ma joie ; tout est fini pour moi , et je n’ai plus que faire au monde ! Sans toi, il m’est impossible de vivre ! » Des rosiers grimpants morts courent sur la façade et renforcent le propos. Et pourtant le propriétaire des lieux est richissime. Seul le maigre poêle à bois au centre du plateau semble pouvoir réchauffer les acteurs débordant de désir de vivre et d’aimer. On se croirait dans une pièce de Tchekhov !

Les jeunes ont un jeu en crescendo fantastique pour sauver l’amour et confondre la sordide cupidité. Patrice Mincke : « Après deux lignes, j’étais pris : je vibrais avec cette famille qui s’aime et se déchire, je m’attachais à ces ados si attendrissants et si insupportables, à ce père aigri mais touchant malgré tout et, surtout, je ressentais l’absence de cette mère défunte qui résonne dans chaque réplique. Le plateau devint alors, non plus cet endroit de passage indéfini qui permet de respecter l’unité de lieu, mais la pièce de vie centrale d’une maison concrète, un endroit où on se croise, on mange, on parle, on déballe, on s’engueule. Une maison avec une âme, qui jadis était habitée par un couple et ses deux enfants et qui est peu à peu partie à la dérive, devenant un lieu d’enfermement pour les jeunes et un terrain vague jonché de souvenirs pour le vieux. » Et en définitive, cet Harpagon, malgré ses richesses recouvrées, n’est-il pas infiniment seul, pauvre et pitoyable ? Pathétique, sûrement. « Je veux faire pendre tout le monde ; et si je ne retrouve pas mon argent je me pendrai moi-même ! »

Lettre d’outre-tombe, le texte est magnifiquement compris, dynamisé, polarisé. A aucun prix on ne peut se priver de ce spectacle fondateur et de son message humaniste. Et oui, les racines de cet arbre qui court sur le balcon sont loin d’être mortes ! Plongez dans le bonheur actuel d’écouter Molière au mieux de sa forme, avec l’illustre Guy Pion dans le rôle-titre, extraordinaire, aussi bon qu’un Michel Bouquet ou Louis De Funès au cinéma. Fondateur du Théâtre de l’Eveil, il a été nommé Meilleur Acteur pour Richard III au Théâtre du Parc en 2013-2014. Et la distribution qu’il emmène avec sa comparse Béatrix Férauge est éblouissante elle aussi : une jeune première dans le rôle d’Elise, Aurélie Alessandroni, aux côtés de Stéphane Fenocchi, Othmane Moumen, Freddy Sicx, Simon Wauters, Yasnaïa Detournay, Patrick Michel et Camille Pistone.

Dominique-Hélène Lemaire