Jeudi 17 décembre 2015, par Dominique-Hélène Lemaire

Eradiquer la racine du mal ?

En ces temps troublés, voir un spectacle troublant, glaçant et désopilant en même temps. Fantômas : un cocktail explosif de mélodrame et d’action à la limite du burlesque, une feinte apologie du MAL, et un constat cynique des dérives de notre société. C’est pensé et pesé avec circonspection. Le théâtre « C’est de s’intéresser au regard que l’Autre (l’auteur par exemple) porte sur le monde actuel. C’est d’acquérir un autre regard qui finit par servir à la compréhension de ce qui se passe dans le monde... Le théâtre n’est pas une fin en soi, c’est un outil d’éveil. » confiait le très regretté Jules-Henri Marchant à La Libre Belgique, en 2007. Jules-Henri Marchant qui lui aussi se mesura au rôle de Fantômas, le super-vilain français, héros du panthéon littéraire bourgeois, prince des feuilletons dont le fonds de commerce est la peur de la peur qui fait peur.

Plus rapide que Speedy Gonzales, léger comme une plume - contrairement au sujet traité -, comédien né, adepte de la boxe anglaise, fulgurant, d’une précision imparable, voici avec Othmane Moumen du théâtre mobile, frénétique, hyperactif et athlétique. Son jeu fascine et fait oublier quelque peu le climat effroyable dans lequel nous avons été plongés dès l’aube de 2015 et qui immanquablement colonise notre monde intérieur.

On est loin de Bonnie and Clyde… la pièce met en scène un meurtrier démultiplié, impassible et insaisissable, aux mille visages, le mal absolu cagoulé et peut-être aussi, le mal qui est en chacun de nous. Comme l’affirme Etty Hillsemum, une jeune Hollandaise d’origine juive qui mourut à Auschwitz, à propos de la barbarie : « La saloperie des autres est aussi en nous. Et je ne vois pas d’autre solution que de rentrer en soi-même et d’extirper de son âme toute cette pourriture. Je ne crois plus que nous puissions corriger quoi que ce soit dans le monde extérieur, que nous n’ayons d’abord corrigé en nous. L’unique leçon de cette guerre est de nous avoir appris à chercher en nous-mêmes et pas ailleurs. »

Fantômas a une fille, Hélène, incarnée avec malice par Héloïse Jadoul. Elle est pétulante, généreuse, amoureuse du journaliste Fandor (finement joué par Damien De Dobbeleer). Elle a son franc-parler et a décidé de régler ses comptes avec son père. Qui a dit qu’il faut tuer le père ? Qui a dit qu’il faut tuer la peur ? Peut-être les deux d’un coup ! Les coups pleuvent, les coups de théâtre se succèdent, les toits de Paris vibrent, les figures d’Arsène Lupin et de James Bond se mélangent dans l’imaginaire aux abois. Le mal deviendrait-il sympathique ? Oh que non, on ne joue pas à Robin des Bois. C’est le cynisme, la cruauté, le barbarisme qui inondent la scène, tout comme la psychose d’insécurité. Le ferment délétère est visé : le rêve de pouvoir absolu, en passant par le rêve de la manipulation génétique.

Les apaches, incarnation médiatique des classes dangereuses, galeux comparses de Fantômas, sont issus de la pègre parisienne du début du 20e siècle et sont proprement immondes. On est à deux doigts de la Première Guerre mondiale. Il y a notamment ce rôle terrifiant de La Toulouche, une fée Carabosse épouvantable, très louche « vieillarde aux yeux dégoûtants », receleuse associée à la bande de Fantômas qui se rend coupable de méfaits grand-guignolesques jusqu’à se nourrir de chair humaine ! Ah le merveilleux moderne !

Le monde des médias, quant à lui, est lestement stigmatisé par Didier Colfs qui interprète Borglum, le cupide chef de rédaction ! Et cela fait grand bien de pouvoir rire ! Muriel Clarembourg contribue également à l’hilarité générée par le rôle burlesque de Lady Beltham. Bouzille, poivrot emphatique exerçant mille petits métiers, en fait ma foi, un peu trop (Thierry Janssen, par ailleurs l’adaptateur génial de cette version 2015). La mise-en scène frénétique est signée Jasmina Douieb.

Dans le décor, vous verrez en contrepoint le très élégant et sympathique redresseur de torts : l’inspecteur Juve (Jean-Marc Delhausse) de la Sûreté de Paris, ennemi acharné, voire obsessionnel, de Fantômas qui a voué sa vie à la capture ou à la destruction du monstre. Mais celui-ci, peut-il être détruit ?