Mardi 10 octobre 2017, par Jonas Parson

Entre la vie et la mort, l’amour

Après le succès de Cold Blood et Kiss and Cry, le couple Jaco Van Dormael et Michèle Ann de Mey reviennent à une proposition à taille humaine avec un spectacle onirique autour de l’expérience de mort imminente. Un seul en scène dans lequel Michèle Ann de Mey n’est jamais seule, dansant avec ses propres fantômes dans un spectacle ou la frontière entre vie et mort est franchie tout aussi souvent que celle entre beaux tableaux et propositions kitsch et un peu dépassées. Un spectacle à aller voir pour les adeptes de scènes de décorporation sur fond de musique baroque.

Lors d’une tournée au Canada l’hiver dernier, Michèle Ann de Mey sombre dans le coma suite à un choc thermique. C’est cette expérience de mort imminente qu’elle et son mari veulent partager avec le public dans Amor. Se mêle ainsi explications scientifiques sur l’activité du cerveau, danse minimaliste et expressionniste, et illusions d’optiques pour tenter de partager une expérience profondément intime.

Cela donne quelques très beaux tableaux, notamment lorsque la caméra est utilisée pour multiplier le corps de la danseuse, soit tels des empreintes éthérées qui se croisent autour d’une chaise, s’asseyant les unes sur les autres, ou tel un kaléidoscope sur grand écran, six corps s’étirant sur un lit d’hôpital à l’unisson avant de se figer un à un pour se transformer en un tirage à la Muybridge, reprenant les étapes successives d’un saut ou de l’éclosion d’un ange, peut-être. Filmé dans un monochrome légèrement argenté, c’est une des marques de cette pièce qui lie les talents cinématographiques de Van Dormael au travail chorégraphique de De Mey.

Mais l’enchainement de tableaux esthétisants, à grand renfort de projections de neige, de multiplications des espaces et de lévitations (effectuées par ailleurs avec une certaine maladresse, tant dans les câbles visibles à cause des lumières que dans une certaine gêne dans les mouvements de Michèle Ann de Mey), peinent à donner autre chose qu’un sentiment de spectacle de façade, sans réelle profondeur. Peut-être cette expérience tellement personnelle ne peut qu’entrainer un solipsisme, qui sait. Si la danseuse cherche dans ses mouvements une certaine fragilité, celle-ci est sans cesse écrasée par la machine de guerre que sont les effets visuels et musicaux de la pièce. La bande son, composée de morceaux absolument magnifiques (notamment le splendide Aria de Didon dans l’opéra de Purcell), ne laissent que peu de place à des émotions autres que celles voulues par le metteur en scène, laissant un certain goût de prise en otage au terme du spectacle.

Ce n’est pas pour autant que le public présent au Théâtre National n’a pas accueilli la pièce avec grand enthousiasme et une standing ovation. Effet de célébrité, ou spectacle qui les a réellement touchés ? Il ne vous reste qu’à aller voir la pièce pour vous en faire une opinion, jusqu’au 15 octobre au Théâtre National, puis en tournée en Belgique.